Pourquoi la nation est avant tout charnelle

Chronique de Paysan Savoyard

(n°10 – février 2009)

Une nation comme la nôtre est pour partie une communauté de valeurs, une nation « idéelle » : les Français et les Européens sont par exemple attachés à la valeur que constitue le nécessaire respect des droits fondamentaux de la personne humaine. Cependant la nation (la patrie) revêt avant tout une dimension charnelle, ainsi qu’en attestent les cinq réalités fondamentales recensées ci-après. Reflets de la nature humaine, il est aisé de constater qu’elles ont joué en tous temps et en tous lieux un rôle déterminant.

  • Le besoin d’identité

La première réalité peut s’énoncer ainsi : chaque individu ressent le besoin vital de connaître son identité, c’est-à-dire de se définir par rapport aux autres. Il s’agit là d’une des principales caractéristiques de la condition humaine.

Pour pouvoir se construire et acquérir un équilibre psychologique, chaque être humain, en effet, doit impérativement répondre à cette question : « Qui suis-je ? ».

Cette recherche suppose qu’il se définisse par rapport à l’Autre (c’est le sens du mot identité : « Dans quelle mesure suis-je identique à l’autre ; dans quelle mesure en suis-je différent ? »). L’homme en effet n’est pas seulement un individu. Il n’est pas totalement autonome. Vivant en groupe, il doit nécessairement trouver sa place, par rapport aux autres individus du groupe et par rapport au groupe dans son ensemble. Dès lors, pour connaître et construire son identité, cet individu a besoin de mettre en évidence à la fois ce qui lui est propre (ce qui fait son individualité) et ce qui le rapproche des autres. Il est donc appelé à se définir par différence : «  Je suis semblable à celui-ci ; je suis différent de cet autre ».

 

  • L’existence des races

La seconde réalité n’est pas moins assurée que la précédente, même si nombre d’esprits angéliques et rêveurs s’obstinent à la nier, contre l’évidence : les races existent.

L’affirmer ne constitue en rien une proclamation raciste. Le racisme, en effet, est le mépris ou l’hostilité envers les autres races. Rien de tel dans notre propos : nous pensons pour notre part au contraire que toutes les races détiennent la même part de dignité humaine. Pour autant l’existence des races ne peut être raisonnablement niée. Les races elles-mêmes peuvent se subdiviser en ethnies. Certains pays sont multiraciaux ou multiethniques, d’autres non. Il s’agit là de faits.

Dans les pays multiraciaux ou multiethniques, de nombreux cas de figure peuvent se présenter. Dans certains cas, les différentes races ou ethnies présentes peuvent être à parité ; dans d’autres, l’une domine et les autres constituent des minorités. Les races ou ethnies peuvent être mêlées ou bien occuper chacune un territoire donné. Le métissage existe le plus souvent dans les sociétés multiraciales : dans certains cas il conserve un caractère marginal ; dans d’autres au contraire il constitue un phénomène massif et certains groupes raciaux ou ethniques finissent par se fondre par métissage dans des populations plus nombreuses. L’histoire montre également que certaines races ou ethnies ont disparu par extermination. Dans différents pays, des oppositions ou des différences majeures (linguistiques, religieuses, sociales…) apparaissent au sein de la société, qui ne sont aucunement liées à la race : cependant, le plus souvent, ces différences d’ordre culturel viennent s’ajouter et se superposer à des différences raciales ou ethniques. Ces différents cas de figure existent, mais ils démontrent tous la même réalité : dans toutes les régions du monde ou presque, la dimension raciale et ethnique est présente et pèse sur l’organisation et la vie des sociétés.

Les réalités raciales et ethniques ont cette conséquence majeure : les relations entre les différents groupes raciaux et ethniques donnent lieu souvent à des tensions. Là encore, il s’agit là d’un fait. Ces tensions résultent du processus de recherche d’identité évoqué plus avant et qu’il faut examiner de nouveau. C’est l’identité de chaque individu, en effet, qui va le conduire à se rapprocher de certains et à se tenir éloigné d’autres. Certaines personnes sont attirées par la différence : on peut cependant affirmer que la plupart des individus (et cela vaut probablement pour toutes les civilisations) tendent à se rapprocher de ceux qui leur ressemblent (par exemple on constate que, voyageant seules dans un pays étranger, la plupart des personnes ont tendance à se rapprocher des compatriotes qu’elles peuvent rencontrer). De la même manière, on peut affirmer que, de façon sans doute universelle, les hommes éprouvent, pour la plupart, de la méfiance et un mouvement de recul face à l’étranger et ont tendance à fréquenter les gens de même race. Les valeurs de fraternité – auxquelles nous adhérons pour notre part – conduisent à considérer que ce mouvement de recul envers l’étranger doit pouvoir être dépassé : il peut être positif d’aller vers l’autre, d’accueillir, de s’enrichir des différences (lorsque du moins les étrangers restent peu nombreux et ne se montrent pas agressifs et envahissants). Mais le fait est là : le premier réflexe qui apparaît envers ceux qui sont différents est généralement un réflexe de crispation et de défense.

Cette réalité raciale comporte un dernier aspect : le métissage entre groupes raciaux et ethniques ne va pas de soi et ne constitue pas la tendance la plus naturelle. De même il semble que le métissage entraîne souvent pour les personnes métisses des difficultés psychologiques liées à la question de l’identité. On observe au demeurant que même dans les sociétés traditionnellement et anciennement multiraciales et métissées (c’est le cas des Dom-Tom), la question de la race (et du plus ou moins haut degré de métissage) est omniprésente.

 

  • Le besoin d’un territoire

– La troisième vérité (c’est le cas du moins depuis que l’homme est devenu sédentaire) est la suivante : les individus et les groupes humains souhaitent disposer d’un espace, d’une terre, d’un territoire, délimité par des bornes et des frontières.

Il s’agit là sans doute d’une caractéristique profondément humaine et sans doute universelle (les populations nomades elles-mêmes considèrent le territoire sur lequel elles se déplacent comme le leur). Cet instinct « territorial » vaut probablement pour la quasi-totalité des individus. Lorsque les individus ne peuvent se rendre propriétaires d’un lieu, l’instinct territorial se reporte sur les objets qu’ils peuvent posséder, qui suscitent chez eux un sentiment de propriété et auxquels ils sont attachés. L’attachement et la volonté d’appropriation pour la terre et pour les objets sont en effet des sentiments absolument naturels et résultent probablement du fait que l’homme n’est pas un pur esprit. Il est incarné : son corps se nourrit de la terre, sur laquelle il se tient debout ; ses mains l’incitent à toucher les objets qui l’entourent. On nous dira que certains individus vivent sans aucun attachement matériel : mais ces individus, s’ils existent (ce dont nous doutons), ne constituent que des exceptions, dont l’existence vient confirmer celle de la règle commune.

La volonté de s’attacher une terre (s’en considérer propriétaire) et de s’y attacher (lui porter un attachement) vaut pour les individus : elle vaut également pour les groupes. Les groupes humains ont tendance à se considérer comme les propriétaires du territoire sur lequel ils sont durablement installés. La dimension « territoriale » que la plupart des peuples donnent à la mort (en enterrant les cadavres) renforce l’attachement au territoire : les populations concernées sont amenées à considérer que la terre appartient à ceux qui y ont enterré leurs ancêtres. L’instinct territorial conduit donc les peuples à se considérer comme maîtres de leur sol et à souhaiter le rester. De même, lorsqu’ils sont amenés à accueillir des populations étrangères sur leur territoire, l’instinct territorial conduit naturellement les peuples à souhaiter rester majoritaires : l’arrivée massive de populations venues d’autres pays et d’autres origines est généralement mal reçue. Certes l’Histoire est pleine de ces évènements qui viennent bousculer ou mettre fin à l’adéquation entre une population et un territoire : des peuples se déplacent à la recherche d’espaces plus avantageux ; certains peuples conquièrent et colonisent ; d’autres sont dominés, soumis, chassés. Il s’agit là d’épisodes hautement traumatisants, entraînant l’éviction ou la marginalisation des autochtones qui, jusque-là, se considéraient comme étant chez eux. Pour notre part nous estimons qu’il est préférable d’éviter dans la mesure du possible la survenance de ces évènements violents (conquêtes, colonisations, déplacements massifs de populations…).

Les thèses universalistes conduisent à récuser les frontières en affirmant qu’aucun groupe d’individus ne peut légitimement se considérer comme propriétaire d’un territoire et y interdire l’entrée d’étrangers, puisque ces individus sont nés sur ce territoire « par hasard ». Ce raisonnement souvent entendu (« les Français ne sont pas propriétaires de leur territoire puisqu’ils y sont nés par hasard ») nous paraît fallacieux. Les individus, en effet, ne sont précisément pas nés à un endroit donné « par hasard » : ils sont nés parce que leurs parents souhaitaient leur naissance. La naissance de chaque individu à un moment donné et à un endroit donné n’est aucunement le fait du hasard mais tout au contraire celui de la décision et de la liberté humaines.

 

  • D’abord s’occuper de soi

Enonçons cette quatrième vérité : la meilleure façon d’administrer les sociétés humaines est que chacun s’occupe d’abord de soi.

Une fois adulte, l’individu devient le premier responsable de lui-même : c’est à lui qu’il incombe au premier chef, et à personne d’autre, de trouver les moyens de sa subsistance et de préserver sa santé. Cette auto-responsabilité de l’individu est le corollaire de sa liberté. La société se constitue ainsi en cercles concentriques. Premier responsable de lui-même, chaque individu a également une responsabilité éminente envers sa famille, ses enfants, ses ascendants et descendants. Chacun à également le devoir moral, sans aucun doute, de se préoccuper de ses amis, de ses voisins, des gens de son village, de son quartier. Il existe ensuite une appartenance et une solidarité nationales, qui impliquent le paiement des impôts, le vote, le respect de la loi et des règles de la vie en société. A cette série de cercles d’appartenance, de responsabilité et de solidarité, il faut aujourd’hui ajouter, pour nous Français, le cercle de l’Europe, qui progressivement, espérons-le, constituera quelque chose comme une nouvelle nation. Les hommes, enfin, sont parties prenantes de la même espèce humaine : on peut donc affirmer que chacun a le devoir de contribuer à ce que la planète soit gérée de façon paisible et coopérative.

Cependant la bonne administration des sociétés humaines doit respecter l’articulation de ces différentes sphères : chaque individu, chaque groupe, chaque peuple a d’abord pour devoir de se préoccuper de lui-même. Par exemple il n’est ni sain ni sage que l’individu se croit tenu de prendre en charge les enfants démunis du voisinage s’il n’a pas d’abord assuré la santé et la sécurité matérielle et morale de sa propre famille. De la même manière, au plan international, la coopération et la solidarité internationales sont certes des objectifs qui méritent d’être pris en compte, notamment en raison des interdépendances qui existent entre les différentes zones de la planète. Mais chaque peuple, chaque pays, chaque nation a d’abord le devoir de rechercher le bien être de ses ressortissants.

La France et l’Europe, par exemple, doivent prioritairement se préoccuper du sort des Français et des Européens frappés par la pauvreté. Cela ne leur interdit pas, bien entendu, d’apporter une aide à la lutte contre la pauvreté dans d’autres parties du monde. Mais l’action contre la misère, la famine et les maladies, en Afrique, en Asie ou en Amérique, est d’abord l’affaire des Africains, des Asiatiques et des Américains. De même, les pays européens n’ont aucunement le devoir d’accueillir chez eux en grand nombre les pauvres des autres continents, au détriment de leur propre population. Les Européens acceptent pourtant depuis cinquante ans des transferts massifs de population qui déstabilisent leurs propres sociétés : ils méconnaissent ce faisant, nous semble-t-il, l’un des principes de base de l’organisation humaine.

 

  • Comptables de notre héritage

Il est une cinquième vérité, elle aussi fondamentale. Les individus ne sont pas des êtres de pure abstraction, sans racines et sans passé : nous sommes tous des héritiers du monde que nous avons reçu en « venant au monde », ce monde qui nous précède et qui nous survivra.

Chacun admet désormais que les générations qui vivent aujourd’hui sont les héritières et les détentrices provisoires d’une planète et d’un environnement naturel, qu’elles ont le devoir de transmettre sans les avoir dégradés : il en va de même pour les civilisations. Nous en sommes les héritiers et les usufruitiers. Nous sommes tous, nous qui vivons ici et maintenant, les maillons d’une longue chaîne, les héritiers d’une société et d’une civilisation que nos ancêtres ont construites, avec leurs imperfections et’ leurs réussites.

Les hommes ont ceci de commun avec le règne végétal : nous ne pouvons nous développer, individuellement et collectivement, sans racines. Ce sont ces racines en effet qui donnent un sens à nos vies. L’homme, on le sait, c’est d’ailleurs ce qui le caractérise, est la seule espèce vivante à se poser la question du sens (« Pourquoi ? »). Or, la vie de chaque individu étant finie, et d’une portée infime si on la rapporte à la durée cosmique, elle ne peut prendre signification qu’en s’inscrivant dans une continuité, en succédant et en précédant. Sans ancêtres de qui l’on reçoit, sans descendants à qui l’on donne, la vie individuelle serait dépourvue de « sens » (dans la double acception de ce terme : « Quelle est la signification de nos vies ; dans quelle direction devons-nous nous diriger »).

Certains philosophes, certes, ont prétendu le contraire, affirmant que la vie humaine est dépourvue de signification (ces philosophies nihilistes, comme nous le notions dans un autre article, sont même dominantes en Occident depuis la fin du 19e siècle, ce qui explique d’ailleurs pour une bonne part, nous semble-t-il, l’état de crise morale profonde dans lequel nos sociétés occidentales sont plongées). Il nous semble que ces philosophies se trompent, parce qu’elles tournent le dos à la réalité humaine. L’homme déraciné est un homme dont la vie est dépourvue de signification. N’ayant pas de sens, elle est dès lors sans perspective, sans espérance. L’homme sans passé est donc également sans avenir. C’est un homme désespéré.

La nécessité d’enracinement débouche sur cette conséquence : nous sommes comptables de ce que nous avons reçus. Nous ne sommes pas libres d’ignorer cet héritage, de le moquer, de le réduire à néant. Nous ne sommes pas libres de faire table rase.

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Ces cinq réalités nous paraissent profondément humaines. Qu’elles plaisent ou non, elles correspondent à la nature de l’homme. Ceux qui refusent de reconnaître l’existence de ces vérités refusent, nous semble-t-il, le réel lui-même. On peut certes rêver légitimement d’un homme et d’un monde différents et meilleurs et s’employer à les faire advenir : mais il nous paraît impossible de soutenir un quelconque raisonnement et de tracer un quelconque idéal s’ils sont fondés sur la négation du réel.

Ces réalités humaines, le besoin d’identité, l’existence des races, l’attachement au territoire, aux frontières, aux racines, nous le savons bien, peuvent toutes conduire au mal et aux catastrophes. Le besoin de se définir par rapport aux autres, par exemple, peut conduire à les juger. Il peut également inciter à cultiver un sentiment de supériorité vis-à-vis de ceux qui apparaissent différents. Il peut conduire à entrer en conflit avec eux et déboucher sur le racisme, la conquête, le nationalisme.

Mais rien de tout cela n’est inévitable. La recherche d’identité ne débouche pas obligatoirement sur le rejet de la différence. La conscience de ses racines n’entraîne pas mécaniquement le mépris des autres. L’attachement à sa terre, à son histoire, à ses ancêtres, à sa patrie, ne supposent pas nécessairement l’agression et la guerre. A l’inverse, le déracinement et la perte d’identité ne sont aucunement des facteurs de paix et d’équilibre. Jaurès posait cette distinction : « Le nationalisme, c’est la haine des autres. Le patriotisme, c’est l’amour des siens ».

 

Chronique parue sur Fdesouche le 07/02/09

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