1968 : révolution libertaire et annihilation civilisationnelle

Chronique de Paysan Savoyard

(n°12 – mars 2009)

 

La révolution libertaire et individualiste de 1968 a profondément bouleversé la société française. Elle a notamment joué un rôle déterminant dans la constitution du sentiment de haine de soi, qui, à compter des années soixante en particulier, s’est emparé des esprits en France et en Europe.

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Le courant d’idées libertaire est centré sur l’exaltation de l’Individu. La liberté de ce nouveau dieu est encensée, sa créativité célébrée, son épanouissement sacralisé. Les libertaires, en conséquence, contestent toute autorité susceptible de s’exercer sur lui et de le brider. Ils veulent subvertir les règles, les structures et les cadres sociaux qui le freinent et limitent son libre-arbitre : la religion et l’Eglise, la famille, où s’exerce l’autorité des parents, l’Etat, l’armée, l’école et la morale traditionnelle, constituent ses cibles principales. Certains slogans fameux illustrent cette conception : « Il est interdit d’interdire ». « Jouissons sans entrave ». « L’imagination au pouvoir ».

Dans le même esprit, les thèses libertaires sont universalistes, hostiles aux frontières, aux Etats, aux nations. L’individu en effet n’a pas, selon elles, à être entravé dans sa liberté de circuler. Il ne doit allégeance à aucune instance supérieure ni à aucun groupe national. C’est pourquoi les libertaires sont des partisans actifs de l’immigration.

Concernant l’Europe, la position des libertaires est dictée par leur universalisme. Ils se montrent des partisans actifs de l’Europe actuelle, celle de la libre circulation : elle présente en effet à leurs yeux l’intérêt de dissoudre les Etats et les nations. Les libertaires sont à l’inverse tout à fait hostiles à la perspective d’ériger une « Europe puissance », qui, forte d’une politique étrangère et d’une défense communes, deviendrait en quelque sorte une super nation. On peut noter que, ce faisant, les libertaires se retrouvent sur les mêmes positions que les tenants du libéralisme économique.

La révolution libertaire n’a pas été opérée par la violence physique. Il n’y a pas eu de nouveaux Ravachol en nombre significatif : après avoir dépavé les boulevards, les révolutionnaires printaniers sont partis pour leurs quatre mois de vacances universitaires. Le mode opératoire libertaire, qui s’est révélé d’une remarquable efficacité, a été principalement celui de la dérision, du sarcasme, de l’ironie, du persiflage, de la moquerie généralisée. Les institutions, les traditions, les coutumes ont toutes servi de cible.

Les civilités, les convenances et les traits de « bonne éducation » traditionnelle ont été présentés comme des signes d’hypocrisie sociale. Les fidélités et croyances ancestrales (en particulier religieuses et nationales) ont été ridiculisées et dénoncées comme constituant des marques de duperie ou des symptômes d’aliénation mentale. Pour les libertaires, tout le monde est moche et les plus moches sont ceux qui parlent de principes et de morale. Telle a été la tactique des libertaires. Se moquer. Tourner en dérision. Choquer. Ridiculiser. Dévaloriser. Saper. Nuire. Détruire.

La révolution individualiste a pris naissance aux Etats-Unis (sous l’influence de maîtres à penser comme Marcuse en particulier). Elle est directement reliée aux thèses philosophiques athées et nihilistes, qui, après avoir occupé une place croissante dans le monde des idées à partir de la fin du 19e siècle, se sont imposées au 20e siècle au sein de “l’élite” occidentale. La thèse centrale de ce courant philosophique peut être présentée en quelques mots. Dans ce monde dépourvu de finalité et de signification, toute institution, toute idée, tout engagement, tout comportement encourt le soupçon : seule revêt une valeur véritable la volonté de jouissance et de puissance de l’individu (il y aura lieu de revenir sur le nihilisme philosophique à l’occasion d’un prochain article).

Les thèses libertaires constituent une escroquerie. Elles sont évidemment tentantes, puisqu’elles font miroiter une « libération » et la possibilité d’échapper aux contraintes et à l’obéissance. La société promue par les libertaires est dans la réalité terrifiante. Elle accroît le pouvoir des plus forts (et d’abord des plus forts-en-gueule).

Les structures traditionnelles honnies des libertaires (famille, religion, nation, école) avaient pour objectif d’encadrer les individus, certes, mais également de donner une place aux plus faibles et de les protéger : dans la société libertaire, au contraire, l’individu est “libre”, mais il est seul. Dans cette société de jouissance et de licence, malheur aux faibles et aux malchanceux. Dans la société de la tchatche et de la parole libérée, malheur à ceux qui manquent de confiance en eux. Dans la société de la libération sexuelle, malheur aux laids et aux mal-fichus. Et malheur aux vieux.

L’esprit libertaire et nihiliste s’est imposé en quelques années et a rapidement exercé une position dominante dans l’univers stratégique de la production culturelle, qu’il s’agisse de la presse (”Libération”), de la télé (”l’esprit Canal-plus”), du cinéma (on peut citer par exemple “Les valseuses” parmi les films emblématiques du nihilisme soixante-huitard), des spectacles d’amuseurs (Coluche) ou de la BD (”Fluide glacial” ayant supplanté les aventures de boy-scouts). Dans les milieux intellectuels, en particulier universitaires, les idées libertaires ont su également occuper rapidement une place déterminante, en concurrence avec les idées communistes.

Les conceptions libertaires s’étant rapidement implantées, leurs promoteurs ont pu occuper progressivement des postes-clé dans la politique, les médias, le monde de l’édition, de la création artistique, des entreprises, des universités. C’est en adoptant une posture de contestation du principe même du pouvoir que les leaders soixante-huitards ont pu accéder pour eux-mêmes aux positions dominantes qu’ils brocardaient dans leur jeunesse et faire carrière sans vergogne, au profit de leurs thèses, de leur ego, et de leur compte-en-banque.

Soixante-huit a été la révolution des petits bourgeois (l’analyse est de Renaud Camus), avides de participer eux-aussi au festin des « trente glorieuses ». Ayant su faire prévaloir leurs conceptions égotistes et nihilistes, les libertaires ont bouleversé la société française, plus profondément encore peut-être que ne l’avaient fait les révolutions opérées par la bourgeoisie (celle de 1789, pour prendre le pouvoir ; et la révolution industrielle du siècle suivant, pour s’enrichir encore).

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La révolution libertaire a été quadruplement destructrice. Elle a sapé les cadres et la morale traditionnels au profit de l’individualisme triomphant. Elle a cassé l’équilibre entre droits et devoirs, qui constitue l’un des principaux fondements de l’organisation sociale, et installé la figure d’un individu-roi détenteur de droits illimités. Elle a fabriqué une mentalité collective modelée par la dérision, le cynisme et la moquerie automatique. Elle a également contribué activement, et ce n’est pas là la moindre de ses œuvres, à la mise en cause des frontières ainsi qu’à la promotion, à l’organisation et à l’amplification du mouvement massif d’immigration qui est en train de mettre à bas la civilisation européenne.

On peut d’ailleurs penser que là réside l’objectif majeur des libertaires : même s’ils prennent soin de rester dans le registre goguenard, la plupart vouent en effet à la civilisation européenne une haine profondément enracinée, que leurs sourires narquois et satisfaits d’eux-mêmes cherchent à peine à masquer.

 

Chronique parue sur Fdesouche le 06/03/09

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