Le succès de Gran Torino ou l’aveuglement des bienveillants

Chronique de Paysan Savoyard

(n°15 – avril 2009)

 

Hymne à la diversité multiculturelle et à l’accueil de l’autre ou protestation contre l’invasion migratoire ? Gran Torino, le dernier chef d’œuvre de Clint Eastwood, a été compris de ces deux manières, pourtant parfaitement antagonistes, par les spectateurs français qui, dans leur grande majorité, ont aimé le film. Ces réactions sont l’exact reflet de ce qui se passe aujourd’hui dans notre pays où, confrontées à la réalité de l’immigration massive, une partie de la société française se montre ouverte et confiante tandis que l’autre la voit comme une catastrophe.

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Le sujet central du film est l’immigration et la question des races. Le héros, un vieil homme, américain ordinaire, ouvrier retraité de l’industrie automobile et ancien combattant de la guerre de Corée, assiste à la transformation de sa ville, où les américains blancs deviennent minoritaires tandis que s’installent des immigrés de diverses origines, mexicains, noirs, chinois. Le quartier s’enfonce dans la crasse des terrains vagues et la violence des gangs. Révolté contre cette évolution, le héros résiste et refuse de partir à son tour malgré les sollicitations de sa famille. De la terrasse de sa maison de bois, où flotte le « stars and stripes », comme sur le chemin de ronde d’un fortin, il surveille les alentours, défend son bien les armes à la main, tond une pelouse impeccable, ligne de démarcation avec les maisons voisines envahies par les herbes folles, astique sa vintage de collection, symbole d’un monde en train de disparaître.

En dépit de sa détestation de ces populations aux mœurs étranges, étroitement communautarisées, souvent délinquantes, qui envahissent son pays et ne parlent même pas l’anglais, il se prendra pourtant d’amitié pour deux jeunes chinois du voisinage, qu’il va s’efforcer d’aider. Il finira par les préférer à ses propres enfants, dont l’égoïsme, le matérialisme et la médiocrité sont les symptômes d’un monde qui se défait.

Pour les « bienveillants », Gran Torino indique l’attitude qu’il convient d’adopter face aux populations d’origine étrangère qui s’installent dans nos pays. Un vieux bonhomme raciste, fermé aux autres, aigri et tourmenté, découvre en acceptant « d’aller vers l’autre » que les voisins chinois qu’il méprisait sont attachants et généreux. La « rencontre de l’autre » a transfiguré la vie de cet américain moyen médiocre en lui redonnant du sens. Elle a permis à cet atrabilaire intolérant de retrouver une paix intérieure depuis longtemps perdue.

Les éléments qui ont enchanté les bien-pensants sont sans conteste présents dans le film (et dans les déclarations publiques du réalisateur) qui conserve, c’est entendu, une certaine ambivalence : c’était la condition pour que Gran Torino soit bien accueilli. D’ailleurs Clint Eastwood ne serait pas un grand cinéaste s’il réalisait des œuvres simplistes et caricaturales. Il nous semble pourtant hors de doute que l’interprétation « bienveillante » ne correspond en rien aux éléments dominants du film (ni sans doute aux sentiments de l’auteur). Film antiraciste et politiquement correct ? Bien sûr que non.

Le héros est révolté par l’évolution de l’Amérique. Il montre son attachement à la société qui disparaît, construite et structurée par les blancs d’origine européenne qui certes ne sont pas des grands intellectuels mais sont honnêtes et travaillent. Estimant que les immigrés ne sont pas chez eux en Amérique, il est catastrophé par l’invasion migratoire, la délinquance et la dégradation de son quartier qu’elle entraîne. A-t-il changé d’avis et d’analyse à la fin du film ? Les évènements qui s’enchaînent conduisent-ils à le rasséréner quant à l’évolution en cours ? Le vieil homme est atterré quand il s’aperçoit qu’il se trouve le seul blanc dans la salle d’attente, que l’assistante noire qui l’appelle est une musulmane voilée et que le médecin lui même est chinois. S’en réjouit-il à la fin du film ? Il s’insurge contre les pasteurs bien-pensants qui ont cru bon de fait venir tous ces chinois. Il fustige une police ligotée par les lois protectrices des droits et impuissantes face aux gangs. Il rejette le jeune blanc qui essaie lâchement de singer les mœurs des envahisseurs. A-t-il changé d’avis sur tous ces points à la fin du film ? La réponse, bien sûr, est non.

Il accède à la paix intérieure en trouvant les moyens de protéger son nouvel ami chinois du gang qui le harcèle, réglant ainsi les comptes avec son passé : cette sérénité qu’il retrouve est-elle liée à sa découverte des bienfaits de la société ouverte ? Les gangsters qu’il affronte se sont-ils convertis au vivre ensemble et ont-ils à la fin du film décidé de s’intégrer et de s’enrichir par le travail et par l’épargne ? Le fait qu’il se trouve toujours dans tout groupe humain certaines personnes de bonne volonté permet-il de penser que le monde qui vient sera celui de la concorde et de la bienveillance, plutôt qu’un monde dominé par la violence des gangs ? Y a t-il quoi que ce soit dans le film qui permette de penser que les choses vont se mettre à s’arranger ? La réponse à toutes ces questions est encore une fois évidemment non.

Pourtant un grand nombre des gens qui ont vu le film (à commencer par les critiques de journaux) l’ont perçu comme une œuvre optimiste, favorable à l’ouverture aux autres et au « vivre ensemble ». Prenant les vessies pour des lanternes et leurs désirs de paix et de fraternité universelles pour des réalités, ces songe-creux parviennent à faire abstraction du réel, au cinéma comme dans la vraie vie. Ils se sont rués sur l’histoire d’amitié interraciale pour justifier leurs analyses humanistes et pouvoir oublier les autres éléments du film, qui en constituent pourtant la toile de fond.

Ils sont semblables à ceux qui, apercevant une fleur venant d’éclore, s’émerveilleraient de la fraîcheur de son teint et de la délicatesse de sa corolle, en semblant ne pas voir qu’elle pousse sur un tas d’ordure, au pied d’une barre de vingt étages, dans les hurlements de la sirène du véhicule de pompiers caillassé par « des jeunes », tandis que sur le parking semé d’immondices une voiture volée la veille achève de se calciner.

 

Chronique parue sur Fdesouche le 02/04/09

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