« De l’embrouille » : petit mémorandum à l’usage des Humanistes, des Bienveillants et des Ravis

Chronique de Paysan Savoyard

(n°23 – juillet 2009)

 

Parmi les différents aspects que prend la délinquance, il y a celui-ci, sur lequel il est intéressant d’insister parce qu’il se produit des centaines de fois par jour : l’embrouille.

Nous présentons ci-après une sorte de fiche technique, à l’intention des bien-pensants, des bienveillants, des humanistes, des universalistes, des citoyens du monde, des militants des droits de l’homme, des promoteurs de démarches « citoyennes », des amis des exclus.

Cette fiche s’adresse autrement dit à tous ceux qui soutiennent « qu’il y a toujours eu de l’insécurité », que les choses s’amélioreront si l’on « résout les problèmes sociaux », si on « lutte contre le chômage et les inégalités », si l’on « éradique la pauvreté et l’exclusion », si on sait « faire montre d’un esprit d’accueil et d’ouverture aux autres ».

L’aveuglement des bienveillants, auxquels est destinée la présente fiche, est au demeurant bien compréhensible puisqu’ils se sont en général arrangés pour habiter dans des endroits où les problèmes de délinquance et d’incivilité sont suffisamment lointains.

A l’usage de ces humanistes, nous nous ferons un devoir d’établir le moment venu d’autres fiches d’information sur d’autres « faits sociaux » similaires à notre sujet du jour : les pressions de regard ; les dépouilles ; les provocations gestuelles et verbales ; les provocations vestimentaires. Pour cette fois, donc, concentrons-nous sur l’embrouille.

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Qu’est ce qu’une embrouille ? En sont essentiellement victimes les jeunes de 12 à 25 ans ; les embrouilleurs sont très généralement eux-aussi des jeunes, plutôt situés dans la partie haute de la tranche d’âge. Les embrouillés sont presque toujours des Français de souche ; il n’en va pas nécessairement de même s’agissant des embrouilleurs.

La technique de l’embrouille consiste à aborder la victime que l’on veut « embrouiller » sur un mode en apparence cordial et plaisant : « Il est terrible ton portable, tu me le montres ? » ; « Y déchire ton ipod… » ; « Il est d’enfer ton cuir…» ; « Il est stylé ton bike » etc. L’embrouilleur peut également procéder en paraissant solliciter une aide : « Tu peux me prêter ton portable, y faut qu’j’appelle kélk1 ». Ou encore tout simplement : «T’aurais pas une cigarette ? ».

Si le mode d’engagement est toujours à peu près identique, il recouvre en réalité deux types d’embrouille bien différents, qu’il convient d’emblée de clairement distinguer. Leur finalité principale est identique mais les deux catégories d’embrouille revêtent des caractéristiques bien spécifiques :

Les embrouilles de première catégorie sont destinées à se transformer très rapidement en vol, le cas échéant accompagné d’une agression physique. Ce premier type d’embrouille se déroule seulement lorsque le contexte est favorable : agresseurs en nombre supérieur à celui des embrouillés ; lieu isolé ; heure tardive. Dans ce premier cas de figure, l’embrouille est seulement destinée à donner aux embrouilleurs, avant d’en venir au stade de l’agression franche, la possibilité de mieux apprécier la situation, de jauger la réaction de la victime, de vérifier que le secteur est suffisamment calme. On passe alors sans délai à la deuxième phase, le vol, accompagné de coups si la victime se prend à résister.

Notons que certaines de ces embrouilles du premier type sont motivées par une volonté d’agression physique gratuite, le vol, qui tout de même intervient généralement ensuite, bien sûr, n’étant alors qu’une cause accessoire. Ces variantes d’embrouilles de catégorie 1 s’engagent, elles, d’emblée sur le mode de la provocation claire : « Viens, on fait une fight » ; « Viens, on fait un one one » (traduction : Viens te battre).

Dans ce cas de ces embrouilles de type 1 bis, la scène est généralement filmée par un cinéaste amateur, à l’aide d’un téléphone portable équipé d’une caméra intégrée (selon la technique dite du « happy slapping »). Les meilleurs plans séquences seront ensuite être placés sur les sites préférés des « lascars » visibles sur internet.

Il existe un deuxième type d’embrouille, plus délicat à analyser pour le sociologue amateur (les sociologues professionnels, eux, ne savent pas que l’embrouille existe).

Le deuxième type d’embrouille n’est pas destiné, lui, à voler la victime ni à l’agresser physiquement. Dès lors, l’embrouille de seconde catégorie s’opère généralement dans un contexte très différent de celui dans lequel l’embrouille de type 1 peut être menée à bien. La chose se déroule en effet en plein jour, parmi la foule, dans la rue, dans le métro. Les embrouilleurs ne sont pas nécessairement en supériorité numérique. L’embrouilleur aguerri peut même être seul et engager pourtant l’embrouille avec un groupe de victimes. Le jeu est en effet tout différent de celui auquel se livrent les auteurs d’embrouille de première catégorie. La première catégorie d’embrouille est plus engagée physiquement, plus sportive, plus spectaculaire : la seconde fait appel à des méthodes plus nuancées, plus subtiles, plus élaborées. Elle n’en est pas moins gratifiante elle-aussi pour l’embrouilleur.

L’embrouille de seconde catégorie peut se définir de la façon suivante : il s’agit de placer l’embrouillé dans une position gênante dans laquelle il va subir une pression et une intimidation, tout en entretenant l’ambiguïté sur la nature véritable de la situation. L’embrouillé a alors le choix entre deux façon de réagir : céder à la pression ou bien se braquer. Ces deux réactions possibles auront malheureusement le même effet : elles aggraveront encore la situation pénible et dévalorisante dans laquelle l’embrouille a placé la victime.

Exemple : « Il est géant, ton portable, tu me le montres » ; « Tu me prêtes ton portable, y faut que j’appelle kelkin » ou encore « T’a pas une cigarette ». L’embrouille de deuxième type est engagée. Deux scénarios sont possibles ensuite, tous deux défavorables à l’embrouillé.

Premier scénario. L’embrouillé, par peur ou par naïveté, cède à la demande et donne son portable ou la cigarette demandés. L’affaire dans ce cas ne s’arrête généralement pas là. L’embrouilleur va ensuite demander un briquet, une autre cigarette ou le paquet complet. Ou bien il va conserver le portable, tout en continuant à tchatcher.

La situation pour l’embrouillé devient alors franchement gênante. Il voudrait bien récupérer son portable ou son briquet et ne sait pas comment s’y prendre. L’embrouilleur, lui, prend bien soin de maintenir une certaine équivoque sur la nature de la situation : il ne met pas carrément le portable dans sa poche ; il ne s’enfuit pas avec en courant (le vol, rappelons-le, n’étant pas, en l’occurrence, le but de l’opération). Si l’embrouilleur conserve le portable ou le briquet, c’est pour exercer une pression et obliger la victime à réagir.

Dans le cadre de ce premier scénario, l’affaire se termine alors généralement de la façon suivante. L’embrouillé hésite. Il ne sait pas comment s’en sortir. Il pourrait appeler à l’aide, puisque la scène se déroule au milieu de la foule. Mais il n’ose pas le plus souvent. Parce qu’il a peur du ridicule. Peur de passer pour un pleutre. Peur de la possible réaction violente de l’embrouilleur. Il lui est d’autant plus difficile d’appeler au secours que la situation conserve une apparence ambiguë ; qu’il n’y pas eu d’agression ni physique ni verbale ; que l’embrouilleur n’a pas mis le portable dans sa poche ; qu’il reste souriant (et goguenard) ; qu’il se montre toujours faussement amical. La situation n’est pas franche : c’est la définition même de l’embrouille.

Si l’embrouillé ne se met pas à appeler à l’aide, c’est aussi parce qu’il espère que l’affaire va tout de même s’arranger et qu’on finira par lui rendre son téléphone. L’embrouillé sent bien cependant que, si cela devait ne pas être le cas, il préférera « lâcher l’affaire » et renoncer à son portable, afin d’éviter des ennuis plus graves.

Le plus souvent la victime va donc se contenter de demander, d’une voie blanche, qu’on lui rende son bien, en se gardant d’élever le ton, en évitant de regarder l’embrouilleur dans les yeux et en choisissant ses mots : « Tu pourrais me rendre mon portable maintenant, s’il te plaît ? » ; « Ce serait bien si tu me le rendais maintenant, parce que je dois y aller »… ou quelque chose d’approchant. L’embrouillé a peur, il rougit, il transpire, il baisse les yeux (il n’est généralement pas habitué aux rapports de force, cela se voit, et c’est d’ailleurs pour cela que l’embrouilleur l’a sélectionné).

En général, au bout d’un moment, lorsque la situation humiliante de l’embrouillé a duré de façon suffisamment significative et que l’embrouilleur a pu en jouir pleinement, l’affaire prend fin : au moment où il l’aura décidé, l’embrouilleur, arborant un sourire narquois, finira par rendre le portable d’un geste dédaigneux, et s’éloignera de lui-même, en marquant, par une gestuelle choisie et explicite, tout le mépris qu’il éprouve pour le « bouffon » qu’il vient d’embrouiller.

Le second scénario est celui dans lequel l’embrouillé réagit de façon plus énergique. La réaction négative peut intervenir dès le début de l’embrouille : « T’a pas une cigarette ? » « Non ». « Tu peux me passer ton portable ? » « Non ». Elle peut également intervenir dans un deuxième temps, au milieu du premier scénario, lorsque l’embrouillé, qui a donné son portable et ne sait pas comment le récupérer, choisit de regimber : « Bon alors maintenant, y en a marre, tu me rends mon portable ! » essaye l’embrouillé, sur un ton assez ferme, en se risquant à fixer l’embrouilleur et en haussant la voix.

C’est à ce moment précis que la situation va s’éclaircir et l’ambiguïté gênante se dissiper enfin. La réaction crispée de l’embrouillé constitue en effet le « feu vert » que l’embrouilleur attendait et espérait. A ce moment précis, donc, l’embrouilleur va changer tout à fait de partition et passer brusquement au registre des insultes et des menaces.

Le sociologue en herbe est conduit à se demander quelle peut bien être la raison de cette réaction inattendue. L’explication est la suivante. La réaction négative et crispée de l’embrouillé a créé pour l’embrouilleur une situation très favorable et ouvert une « fenêtre de tir ». En effet c’est l’embrouillé qui a adopté le premier une attitude négative et s’est braqué. C’est lui qui a rompu de son propre chef le climat cordial et blagueur que l’embrouilleur avait veillé à créer et à entretenir. C’est l’embrouillé qui a adopté en quelque sorte « une position de rejet de l’autre ». C’est lui qui s’est montré fermé et désagréable (Peut-être même l’observateur humaniste de la scène sera-t-il amené à penser que l’attitude fermée et négative de l’embrouillé révèle son penchant raciste ?).

Bref. L’embrouilleur se retrouve maintenant dans la position de l’offensé. Dans la posture de la victime. Dans la situation de celui qui demandait un service et que l’on a brutalement éconduit. Dans la position de celui qui venait le sourire aux lèvres et à qui on a « manqué de respect ». C’est donc en toute légitimité et au nom de son bon droit que l’embrouilleur va pouvoir se mettre à insulter et à menacer la victime : « Sale raciste ; Sale fasciste ; Sale merde ; Va te faire enculer ; Va sucer ; Va niquer ta mère ; Sur le Coran de la Mecque ; Va niquer ta race ; etc, etc ». Tout en proférant insultes et imprécations, l’embrouilleur en profite pour s’éloigner, non sans multiplier les gestes orduriers, de menace et de mépris. Parfois l’embrouilleur se paiera même le luxe de cracher sur sa victime, ou dans sa direction.

La scène, on s’en souvient, c’est l’une des caractéristiques de l’embrouille de deuxième type, se déroule en public. Il y a de nombreux témoins. Il est à préciser à ce propos que l’embrouilleur n’a nullement pour objectif d’aboutir à ce que les spectateurs croient à son petit jeu. Personne n’est dupe généralement, et chacun sait bien qui sont les provocateurs. Le but est cependant pleinement atteint. La ou les victimes de l’embrouille ont été humiliées. Et la foule gênée, qui s’efforce de regarder ailleurs et qui n’intervient pas, ressent, elle aussi, de son inaction même, une violente humiliation.

Car personne n’ose intervenir. Ce qui est au demeurant tout à fait normal : il est tout simplement impossible aux passants d’intervenir. D’abord parce que la plupart des gens de la rue n’ont, pas plus que les embrouillés, l’habitude des rapports de force. Ensuite parce que les spectateurs de la scène ne sont pas absolument sûrs de ce qui s’est passé. Ils peuvent se dire que « le jeune » qui insulte, en se posant en victime du racisme, a peut-être été lui-même victime d’une insulte préalable. Si la foule ne peut pas intervenir, c’est aussi parce qu’elle sait qu’il existe immanquablement en son sein un certain nombre de « cousins » costauds et chatouilleux (et peut-être armés), susceptibles de prendre si nécessaire parti pour l’insulteur.

Dans le cas où la police serait sur les lieux, il ne se passerait rien non plus, cela va sans dire. Il n’y a pas eu de coups échangés. Juste des insultes. Rien de grave. Circulez. Allons circulez. Le risque pour les embrouilleurs est donc nul. (Précisons que, pourtant, injures et menaces constituent des délits, en principe pénalement punissables).

Précisons également que, bien entendu, les embrouilleurs choisissent leurs victimes, et ne s’attaquent qu’à des personnes dont ils pensent ne rien avoir à craindre.

Lorsque les victimes sont des filles, le jeu est le même ; mais il peut aussi être agrémenté par des commentaires sexuels, voire par des esquisses d’attouchements, qui vont gêner la victime sans la contraindre absolument à se rebeller. Si la rébellion survient, la suite sera la même que celle exposée plus haut, à quelques variantes près adaptées au sexe de la victime : « Sale raciste ; Sale fasciste ; Sale pute ; Va te faire niquer ; Sur le Coran de la Mecque va te faire enculer, etc, etc ».

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Toutes ces subtiles distinctions ayant été faites et la nomenclature relative à l’embrouille détaillée, les différentes catégories d’embrouille et les différents scénarios possibles aboutissent tous au même résultat.

Du point de vue de la victime, le sentiment d’humiliation sera le plus souvent violent. L’embrouillé sera avant tout dégoûté de lui-même : dégoûté d’avoir été insulté et menacé en public ; dégoûté de ne pas avoir su réagir et se rebeller ; dégoûté d’avoir eu peur à ce point. L’humiliation sera encore plus douloureuse et durable si l’embrouillé était un garçon accompagné de sa copine, devant laquelle il se sera montré faible et dominé.

Du point de vue des embrouilleurs, le but est atteint dans tous les cas. Faire peur. Humilier. Humilier les Céfrans, les Bouffons, les Bolos. Leur faire perdre le peu de confiance en eux-mêmes qu’ils possèdent encore. Leur montrer qui sont désormais les maîtres.

 

Chronique parue sur Fdesouche le 08/07/09

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