Pour le CRIF, la France doit reconnaître en son sein l’existence d’un « peuple juif »

Chronique de Paysan Savoyard

(n°31 – novembre 2009)

 

Un point de vue de M. Prasquier, publié par Le Monde daté du 20 novembre 2009, mérite, nous semble-t-il, que l’on s’y arrête. Le président du CRIF, « organe politique de la communauté juive de France » y traite de l’identité juive. Il explique que les juifs ne veulent pas seulement être considérés comme des individus, à égalité de droits et de devoirs avec les autres citoyens, puisqu’ils ont également une « identité collective » : les juifs constituent « un peuple » et M. Prasquier demande que soit reconnu à ce peuple le droit d’exister en tant que tel au sein de la nation française.

Cette « mise au point » du CRIF a suscité peu de commentaires. Il nous semble pourtant qu’elle ne va pas de soi et ce à plus d’un titre :

Le président du CRIF indique tout d’abord que les juifs, qui sont un peuple « par delà les frontières », n’en entretiennent pas moins une relation particulière avec un Etat étranger, Israël, « foyer commun vers lequel tournent leurs pensées et leurs tendresses ». « Nous juifs », dit-il, « ne pourrions pas vivre sans Israël ». Pour ce qui nous concerne, il nous semble que l’état d’esprit de la communauté juive tel qu’il est ainsi décrit par le président du CRIF place ipso facto les juifs français dans une position d’ambiguïté, qui peut provoquer des difficultés avec le reste de la communauté nationale. Si en effet les juifs considèrent les frontières nationales comme une réalité toute relative, s’ils entretiennent en outre une relation spéciale avec un Etat étranger, c’est donc que leur appartenance à la nation française n’est pas entière et exclusive, à la différence de ce qu’elle est pour les nationaux « de souche ». On peut se demander notamment si leur rapport particulier avec Israël ne risque pas de conduire les juifs à tenter d’influer sur la politique étrangère de la France afin de préserver les intérêts de leur « foyer commun ». Dans le cas, par exemple, où la France entretiendrait un désaccord diplomatique majeur avec Israël, quelle serait la position des juifs français (notons qu’au demeurant la difficulté se pose pour tous les binationaux) ?

La revendication du CRIF donne à penser pour une seconde raison : elle débouche nécessairement, même si M. Prasquier s’en défend, sur le communautarisme. Le sentiment de constituer, au sein de la communauté nationale, un peuple distinct risque en effet d’inciter ses membres à adopter des comportements de nature communautaire (action de lobbying ; regroupement volontaire dans certains quartiers ; préférence donnée aux membres de la communauté dans la vie sociale…). Surtout, à l’imitation des juifs, les différentes communautés d’origine étrangère existant en France peuvent être conduites à revendiquer elles-aussi d’être considérées comme autant de peuples distincts. Si une telle logique finissait par s’imposer, la société française se transformerait en une simple addition de peuples et de communautés coexistant de façon plus ou moins pacifique.

La position du CRIF suscite l’étonnement pour cet autre motif. Que les juifs constituent un peuple peut difficilement être nié : son histoire est plurimillénaire. Si les juifs étaient dépourvus d’un Etat, on pourrait comprendre qu’ils demandent à conserver, dans les pays où ils constituent des diasporas, leur identité de peuple. Or les juifs disposent d’un Etat depuis plus d’un demi-siècle et peuvent choisir de le rejoindre : dès lors il n’est guère logique de leur part de conserver la posture, l’état d’esprit et les exigences qui sont ceux d’un peuple privé de patrie et contraint à l’exil.

Il convient également de prendre en compte cet élément de fait : il se trouve que les juifs occupent une place importante au sein des principaux lieux de pouvoir et d’influence qui structurent la société française. Leur mérite et leur talent expliquent sans aucun doute ce succès (Entrent aussi peut-être en ligne de compte leur ardeur communautaire ainsi que la complaisance dont ils bénéficient parfois de la part des autres membres de la société française qui, inhibés par un passé national présenté comme honteux, ont tendance à se laisser marginaliser sans réagir). La situation ne poserait pas de difficulté si les positions de pouvoir et d’influence dont il s’agit étaient occupées par des individus, appartenant sans réserve à la communauté nationale, au même titre que les autres citoyens. Il n’en va pas de même, nous semble-t-il, dès lors que ces individus se réclament collectivement d’un peuple distinct.

Notons au passage que la prise de position du CRIF est émaillée de plusieurs assertions qui peuvent être discutées. M. Prasquier affirme ainsi que l’appartenance au peuple juif n’est pas fondée « sur le sang et les gènes ». Or la notion même de peuple ne suppose-t-elle pas nécessairement des liens de filiation entre ses membres ? En outre l’appartenance au peuple juif a bien une dimension charnelle puisque, sauf erreur de notre part, est considérée comme juive toute personne née d’une mère juive.

Selon le président du CRIF, Israël est bien l’« Etat du peuple juif » mais il n’est pas pour autant un « Etat juif » puisqu’il est « ouvert à tous ses citoyens ». La validité de ce distinguo ne s’impose pas avec évidence, les informations disponibles laissant penser que les arabes israéliens sont, en Israël, seulement tolérés (jusqu’à quand ?) et qu’ils n’y bénéficient pas du même statut que les citoyens juifs.

M. Prasquier affirme enfin que l’appartenance au peuple juif n’est pas liée à un « enracinement dans un sol ». Pourtant l’Etat d’Israël auquel les juifs sont attachés n’est pas un mythe abstrait, mais bien un territoire, aux frontières soigneusement gardées, territoire sur lequel le peuple juif, comme le dit le président du CRIF, « a retrouvé sa souveraineté ». De même c’est bien avec l’objectif d’un retour sur le sol de la terre promise, et nulle part ailleurs, qu’au début du 20e siècle a été fondé le mouvement sioniste.

Mais le point le plus discutable de la tribune du président du CRIF est le suivant : en demandant que les juifs français soient considérés comme un peuple, le CRIF revendique pour sa communauté un statut… qui est très généralement refusé au peuple français lui-même. Le plus souvent en effet, les membres de la classe dirigeante française (intellectuels, politiciens, décideurs économiques, journalistes…) récusent l’existence même d’un peuple français : la France n’est pour eux en aucune manière le territoire d’un peuple, mais une communauté de valeurs, ces valeurs sublimes à vocation universelle proclamées par les Lumières et la Révolution. Le Président du CRIF s’inscrit d’ailleurs lui-même très strictement dans cette vision de la nation idéelle, en se réclamant des philosophes éclairés, de Marianne et de l’abbé Grégoire. Aucune référence dans son texte à la France d’avant 1789, avec laquelle M. Prasquier montre ainsi qu’il n’a rien en commun, l’identité française se résumant pour lui à l’universalisme des droits de l’homme.

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Si le CRIF et la communauté juive qu’il représente souhaitent que soit reconnue et respectée l’existence d’un peuple juif, qu’ils commencent par reconnaître que le peuple français de souche existe lui aussi bel et bien, avec ses traditions, sa langue, son héritage gréco-latin, sa culture chrétienne et son territoire, tous ces ingrédients de la civilisation européenne, dont les Français sont partie intégrante, qui ne sont pas nés en 1789 et qui ne se réduisent pas aux droits de l’homme.

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