Les trente glorieuses : une combinaison réussie d’étatisme et d’économie de marché

Chronique de Paysan Savoyard

(n°40 – juin 2010)

 

La période qui commence après la guerre et va durer jusqu’au milieu des années 70 sera marquée par une forte croissance économique et va permettre un enrichissement considérable d’une population elle-même en forte augmentation : un économiste la désignera comme la période des « trente glorieuses ».

  • Les trois piliers des trente glorieuses : consommation de masse, fordisme, étatisme

Le système économique et social mis en place après la guerre en France et dans les principaux pays d’Europe occidentale est probablement pour une bonne part à l’origine de la forte croissance. Il repose sur les trois piliers suivants :

La société et l’économie dans leur ensemble sont désormais organisées en vue de la production et de la consommation de masse. Il s’agit là d’une application, en France et en Europe, du modèle américain, les crédits apportés par les États-Unis dans le cadre du plan Marshall constituant un élément d’incitation à imiter le système devenu dominant (les éléments du dispositif de production et de consommation de masse sont connus : taylorisme, publicité, durée de vie des produits volontairement limitée, grandes surfaces commerciales…).

Cette société de production et de consommation de masse repose sur le mécanisme dit du « compromis fordiste ». Les employeurs doivent distribuer des salaires d’un niveau suffisant afin que les salariés puissent consommer la production des entreprises : les salaires créent ainsi un débouché à la production (de façon plus précise, le compromis fordiste postule que la croissance du niveau des salaires doit suivre celle de la productivité du travail).

Le système mis en application prévoit enfin l’intervention d’un État puissant. L’économie repose sur le marché, mais elle est encadrée et régulée par un État fortement interventionniste. L’État organise des services publics, dont il est propriétaire et qui bénéficient d’un monopole. Il assure un rôle de régulation de l’économie (contrôle des prix, contrôle des changes, régulation du crédit…). Il met en oeuvre les principes keynésiens de réglage de l’activité économique par les politiques budgétaire et monétaire. Il encadre le marché du travail (droit du travail protecteur des intérêts des salariés, fixation d’un salaire minimum…). Il est propriétaire de grandes entreprises, mène une politique de modernisation industrielle, s’efforce de planifier l’évolution de l’économie. Pour financer ces politiques et assurer une redistribution, il prélève des impôts et cotisations sociales d’un niveau élevé.

L’objectif de l’interventionnisme étatique est de rechercher l’intérêt général : éviter les crises et les déséquilibres, en particulier le chômage ; protéger les acteurs en position de faiblesse structurelle que sont les consommateurs, les salariés, les personnes en difficulté sociale ; limiter les inégalités ; réaliser des investissements collectifs de grande ampleur (transports, énergie…).

 

  • Etatisme et économie de marché : un système réussi d’économie mixte

Ce système combinant économie de marché et interventionnisme public s’installe dans le contexte de la reconstruction, qui appelle et justifie une intervention étatique puissante et centralisée (certains mécanismes de même nature avaient déjà été initiés dans les années 30, en France et dans plusieurs pays, dans le but de faire face aux conséquences de la crise de 1929).

L’instauration de cette économie mixte s’explique aussi par la domination des idées sociales et progressistes pendant toute la période des trente glorieuses. Les gouvernements qui s’installent après la Libération appliquent le programme progressiste du Conseil national de la résistance. L’Église adopte des positions favorables aux avancées sociales, à la suite notamment du concile Vatican II. Le parti communiste dispose d’une grande influence tirée du rôle qu’il a joué dans la résistance et la Libération et du prestige dont dispose l’URSS, victorieuse à Stalingrad (le PCF étant parvenu à faire oublier l’appui qu’il a apporté jusqu’en 1941 au pacte entre Staline et Hitler avant l’entrée en guerre de leur deux pays). De façon générale, les idées « de gauche » exercent une domination intellectuelle et morale sans partage. Cette situation conduit les gouvernements, même lorsqu’ils sont de droite, comme c’est le cas constamment à partir de 1958, à appliquer la même politique, sociale, keynésienne et étatique.

 

  • Entre enrichissement et amollissement : le bilan mitigé des trente glorieuses

Le système ainsi mis en oeuvre a atteint des résultats remarquables. La croissance a été forte pendant trois décennies. Les ménages ont accédé à la consommation de masse, à la mobilité offerte par l’automobile, au confort des logements neufs. La sécurité sociale organisée à la Libération a contribué à l’amélioration de la santé et à l’allongement de la durée de vie. Les inégalités sont restées réduites. Le plein emploi a été assuré. La France est devenue auto-suffisante sur le plan alimentaire puis exportatrice de produits agricoles.

Le bilan de la période des trente glorieuses et du système d’économie mixte doit cependant être relativisé. En apparence le succès est éclatant. L’interventionnisme étatique s’est accompagné cependant de divers excès (il a donné lieu par exemple à la constitution au sein du secteur public de diverses corporations abusant de leur importance numérique et de leur position stratégique pour acquérir des privilèges et protéger leur immobilisme ; de même, en rendant solvable la totalité de la population, la sécurité sociale a garanti un revenu élevé aux professions de santé exerçant dans le secteur prétendument « libéral », sans obtenir en retour leur implication dans les politiques de santé publique).

Surtout, c’est à cette époque qu’ont été prises un certain nombre de décisions (souvent là-encore par imitation des États-Unis) qui ont produit par la suite d’importants effets négatifs. Nombre des orientations retenues alors peuvent mêmes être considérées comme des erreurs catastrophiques : la mise en place d’une politique agricole productiviste, qui a entraîné la disparition de la paysannerie traditionnelle et un exode rural massif ; la construction de « grands ensembles », laids, artificiels, excentrés et de médiocre qualité, pour loger les victimes (souvent consentantes au demeurant) de cet exode rural ; la mise en oeuvre d’une politique du tout-automobile, dont les conséquences peuvent être perçues comme globalement néfastes (pollution, insécurité routière, destruction des paysages, mauvaise qualité de vie en milieu urbain) ; le développement de la grande distribution, qui a détruit le commerce de proximité et stérilisé les centres-villes.

La décision prise par les employeurs, avec l’appui des pouvoirs publics, d’organiser, dès le début des années 60, une immigration de travail nombreuse, afin de peser sur les salaires et pour éviter d’avoir à réaliser des investissements de productivité, apparaît, avec le recul de quatre ou cinq décennies dont nous disposons désormais, comme la plus catastrophique de toutes : elle a enclenché un phénomène qui, par son ampleur, déstabilise nos sociétés et risque d’emporter la civilisation européenne elle-même.

Le système de consommation de masse a également eu des conséquences importantes sur les mentalités : c’est ainsi que la France a conclu la période des trente glorieuses par la révolution individualiste de 1968, prurit d’une société repue, résolue à rejeter toute contrainte et avide de « jouir sans entrave ».

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La phase des trente glorieuses peut globalement être perçue comme une période heureuse. Les politiques publiques suivies étaient cohérentes et souvent positives, en raison en particulier du mixage réussi entre État et marché. Mais elle a dans le même temps semé toutes ces mauvaises graines dont nous récoltons aujourd’hui les fruits empoisonnés.

 

Chronique parue sur Fdesouche le 13/06/10

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