L’Europe et les révolutions arabes : le devoir de non-ingérence

Chronique de Paysan Savoyard

(n°59 – mars 2011)

 

Journalistes, politiciens et autres intellectuels s’enthousiasment pour les « révolutions arabes » en cours. « Enfin, ces peuples secouent leur joug, renversent ces dictateurs que l’Europe soutenait honteusement, accèdent à leur tour au bénéfice de la démocratie et de la liberté, prouvant ainsi le caractère universel de ces valeurs. Ces révolutions démontrent par là-même que les valeurs en question sont tout à fait compatibles avec l’islam et que le prétendu choc des civilisations n’est qu’un fantasme malsain.

Au nom de ces valeurs, au nom également des fautes qu’elles ont commises, la France et l’Europe se doivent d’aider les démocrates, en favorisant le renvoi des tyrans, en apportant une aide économique aux pays qui se libèrent, en adoptant une attitude d’accueil vis-à-vis des immigrés chassés par la misère et les troubles politiques « .

Force est d’avouer qu’à notre grande honte, nous sommes en désaccord à peu près complet avec chacune de ces affirmations, pleines de bons sentiments mais, à notre sens, parfaitement déconnectées du réel.

  • Les valeurs de la démocratie et de la liberté à l’européenne ne sont pas nécessairement universelles

Les valeurs de démocratie, de liberté et de laïcité, nées en Europe et issues de ces deux sources de la civilisation européennes que sont la raison grecque et la foi chrétienne, ne se sont pour l’heure implantées et enracinées que dans le monde occidental. Les dernières décennies n’ont en rien prouvé que ces concepts européens ont vocation à l’universalité. De même rien ne permet de dire que les révolutions en cours manifestent le désir profond des populations arabes de les adopter à leur tour.

Sans doute existe-t-il parmi les révolutionnaires une fraction occidentalisée de la jeunesse, mue par le désir d’adopter la démocratie. Sans doute également ces révolutions ont-elles une dimension politique : il s’agit de se débarrasser de régimes autoritaires accapareurs et corrompus. Mais ces révolutions sont avant tout motivées par les difficultés sociales et économiques : exode rural, entassement urbain, absence de travail et de pouvoir d’achat. Ces difficultés trouvent elles-mêmes leur source dans ce facteur majeur de tension qu’est la démographie. La population des pays d’Afrique du Nord a triplé depuis les années soixante. Cette démographie explosive rend impossible l’amélioration des structures publiques et l’élévation du niveau de vie. Au Caire la population est tellement dense qu’une partie d’entre elle habite dans les cimetières et que des bidonvilles se sont installés jusque sur le toit des immeubles.

Un autre élément, le facteur ethnique, semble contribuer aux processus en cours, au moins dans le cas de la Libye et du Yémen. Les opposants à Kadhafi ne sont probablement pas les héritiers de nos sans-culottes mais paraissent plutôt motivés par des considérations tribales. De façon générale, les processus électoraux dans les pays d’Afrique et du monde musulman reflètent avant tout les divisions raciales, tribales et religieuses. C’est ainsi que la grille de lecture utilisée par les européens à propos de la Côte-d’Ivoire, qui conduit à opposer un tyran et un leader démocratiquement élu, est probablement illusoire : ce sont bel et bien des groupes d’ethnies et de cultures différentes qui s’affrontent, avec l’objectif premier de contrôler les ressources du pays.

 

  • Les sociétés musulmanes n’aspirent pas forcément à la démocratie, ce qui est parfaitement leur droit

Entendons nous bien. Nous ne voulons pas dire que ces peuples sont inaptes à la liberté et à la démocratie et qu’ils en sont indignes. S’ils choisissent ces valeurs, nous espérons qu’elles leur seront profitables et nous nous en réjouirons pour eux. Mais s’ils les refusent, cela ne prouvera aucunement que les règles qu’ils adopteront seront inférieures. C’est ainsi que dans de nombreux pays les populations sont fortement nationalistes et paraissent davantage attachées à la puissance et au statut de leur pays qu’au bénéfice des libertés individuelles (nous pensons au cas de la Chine). Pour  notre part nous ne postulons pas que les valeurs européennes sont supérieures à toute autre.

Quoi qu’il en soit, rien ne prouve pour l’instant que les processus révolutionnaires en cours doivent déboucher sur la démocratie, telle du moins que nous l’entendons en Europe. On sait ce qu’il était advenu de la révolution iranienne (pour laquelle les gauchistes et les humanistes français s’étaient à l’époque enflammés, comme ils le font aujourd’hui pour la Tunisie ou l’Egypte). En Tunisie on enregistre des morts chaque semaine. En Egypte les militaires ne donnent pas l’impression d’avoir perdu les rênes du pays, qu’ils tiennent solidement depuis l’indépendance. En Egypte toujours, les agressions contre les coptes n’ont pas tardé à reprendre une fois Moubarak parti. Tous ces constats n’empêchent aucunement les humanistes de se pâmer.

La propension des bien-pensants à prendre leurs désirs pour des réalités montre une chose : leur démarche est idéologique et ils ne sont pas intéressés par la recherche de la vérité.

 

  • Le choc des civilisations reste un risque majeur : pour l’éviter, les Européens doivent se garder de toute ingérence

Samuel Huntington estime qu’il existe un risque de choc entre les civilisations (il distingue dans le monde d’aujourd’hui huit grands ensembles civilisationnels). Huntington n’affirme pas que ce choc est inévitable (contrairement à ce que prétendent les commentateurs malhonnêtes de sa thèse), et encore moins que le clash est souhaitable. Il considère en revanche que le risque qu’un tel choc se produise est élevé et il recherche les moyens de le prévenir.

Selon lui, la principale condition à remplir pour éviter que ne survienne le choc des civilisations est que chaque ensemble civilisationnel s’interdise absolument d’intervenir dans les conflits qui se produisent au sein des autres aires de civilisation (par exemple des interventions comme celles des Etats-Unis en Irak sont le plus sûr moyen de favoriser un affrontement inter-civilisationnel global). Nous partageons cette analyse et il nous semble que les Européens commettent une grave erreur en cherchant à s’impliquer dans les révolutions et les troubles en cours en Afrique.

Les politiciens et les journalistes européens, les Français en première ligne, multiplient les déclarations péremptoires et les projets d’intervention, exigeant le départ de Gbagbo, celui de Kadhafi, envisageant des interventions armées dans ces pays. Nous trouvons toutes ces initiatives parfaitement stupides et dangereuses.

Elles sont de nature, d’abord, comme nous venons de le dire, à augmenter les risques d’un affrontement entre civilisations. Les interventions des Européens hors de leur aire ne peuvent qu’être mal ressenties, en particulier en Afrique compte tenu du passé colonial. Elles ne peuvent que provoquer des réactions nationalistes y compris de la part de ceux que nous soutiendrons. Dans quel sens d’ailleurs serait-il souhaitable d’agir ? Soutenir les processus électoraux, qui peuvent provoquer la victoire d’islamistes ? Appuyer des révolutionnaires au risque de déclencher diverses rétorsions si les dictateurs parviennent à se maintenir ?

Les Européens doivent adopter avec les autres pays des attitudes de dialogue et entretenir des échanges économiques profitables à tous. Mais il est souhaitable qu’ils restent neutres pour ce qui concerne les options politiques, idéologiques et culturelles choisies par ces pays et qu’ils proscrivent absolument les comportements de pression et d’ingérence.

 

  • La France et l’Europe ne sont pas en charge du développement des pays du Sud, qui doivent régler eux-mêmes leurs difficultés économiques et sociales

Notons au passage que la volonté des dirigeants européens et occidentaux d’intervenir pour que les valeurs de la démocratie, c’est-à-dire en réalité les valeurs européennes, s’imposent partout dans le monde, n’est rien d’autre finalement que la manifestation du sentiment de supériorité qu’ils ne peuvent s’empêcher d’éprouver vis-à-vis des autres peuples. On retrouve là les attitudes des colonisateurs de la IIIe république, qui, avec Jules Ferry, considéraient que la France, phare de la civilisation, avait le devoir d’apporter aux autres les valeurs jugées universelles. Relevons cette attitude inconséquente des humanistes et des universalistes français, qui ne cessent de rappeler les méfaits du colonialisme et les péchés de l’occident tout en prétendant exporter voire imposer ses valeurs.

Les universalistes ont une autre obsession (qui est elle aussi une  marque du sentiment de supériorité européenne qu’ils ressentent) : selon eux les peuples européens doivent, sans répit, aider et assister les pays dits « pauvres ». Aider à l’organisation d’élections, aider les économies, aider les réfugiés. Nous sommes pour notre part tout à fait hostiles à cette propension maladive au don de soi, à l’assistanat et au partage compulsif.

D’abord pour une raison de principe. Nos pays ne sont pas comptables des difficultés économiques et sociales des autres peuples, à qui il revient de régler eux-mêmes leurs difficultés. Il ne s’agit pas là d’égoïsme : le rôle des Etats et des gouvernements, leur justification même, consiste à s’occuper de leur peuple. Que dirait-on d’une famille qui négligerait ses enfants afin de pouvoir aider ceux des voisins ? Notons d’ailleurs qu’il est vain d’espérer nous attirer les bonnes grâces de ceux que nous voulons secourir. Au contraire l’aide attise les sentiments d’humiliation et de ressentiment (voir par exemple cette remarquable réaction d’un ministre tunisien s’autorisant à juger « ridicule » l’aide de 17 millions d’euros que l’Europe vient de décider d’apporter).

Nous n’avons pas à aider, deuxièmement, parce que tout simplement nous n’en avons pas les moyens. Dire que la France est un pays riche n’a pas de sens. Le PIB par habitant stagne depuis des années. Le surcroît de revenu né de la croissance a été capté ces vingt dernières années par la petite couche supérieure de la société, à la faveur des politiques de libéralisation et de mondialisation. Le nombre des personnes en difficulté est élevé et ne cesse de croître. En outre nous avons d’importants besoins collectifs qui ne sont pas couverts (par exemple nous avons à financer les structures qui devront accueillir et soigner les personnes âgées dépendantes). Rappelons au passage que les pays dits « pauvres » qu’on nous commande d’assister sont pour certains richement dotés en matières premières, ressources dont sont précisément dépourvus la France et les pays européens dont pourtant on attend qu’ils aident, qu’ils aident encore, qu’ils aident toujours. Comme l’a exposé récemment Marine Le Pen, il existe dans le monde arabo-musulman un certain nombre de pays richissimes, vers lesquels les pays d’Afrique du Nord en difficulté devraient prioritairement se tourner.

 

  • La France et l’Europe n’ont pas à accueillir des immigrés supplémentaires : le devoir de leurs gouvernements est au contraire d’arrêter toute immigration

Il nous est demandé, enfin, en toute circonstance, d’accueillir des immigrés. Si l’on est en présence d’une dictature il faut accueillir ceux qui la fuient. Lorsque le peuple chasse les tyrans, il faut accueillir ceux qui fuient le désordre. Quand les populations en guerre sont confrontées à la famine, il faut accueillir, bien sûr, nous sommes si riches. Dans le cas où les immigrés viennent de pays émergents en voie d’enrichissement rapide, il faut tout de même accueillir, encore, ces étudiants et ces médecins avides d’échanges et de culture. Bref accueillir l’Autre, par principe, par définition, par nature. L’accueil comme postulat, comme paradigme, comme axe ontologique. Big Other selon la formule de Jean Raspail.

Notre avis est qu’au contraire le premier devoir de l’Etat et du gouvernement est désormais d’arrêter toute immigration. La population immigrée  non européenne, qui s’élève sans doute d’ores et déjà à 12 millions de personnes, augmente de 400 000 par an, en comptant l’immigration légale, l’immigration illégale et les naissances dans les milieux originaires de l’immigration.

Si l’immigration n’est pas interrompue d’urgence et une partie des immigrés présents reconduits, nous allons devenir, nous les Français de souche européenne, minoritaires dans notre propre pays et réduits à y constituer une simple « communauté », parmi toutes les autres.

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Mais nous subodorons qu’en réalité, les amis de la démocratie planétaire et les tenants des valeurs universelles, en dépit des airs de compassion qu’ils se donnent, ne sont pas personnellement émus ni sincèrement préoccupés par le sort des populations dont il s’agit. La situation internationale en effet n’est pour eux, à notre avis, qu’un prétexte : les arguments qu’ils utilisent sont plutôt destinés à alimenter le débat politique en France.

Tout fait ventre en effet dans la guerre idéologique que les universalistes et les héritiers des Lumières mènent sans relâche en France et en Europe. Toutes leurs recommandations et bonnes résolutions – distribuer des aides budgétaires, organiser des opérations de maintien de la paix, accueillir des immigrés supplémentaires – sont évidemment gravement contraires aux intérêts de la population française et européenne, qui n’a plus les moyens de les financer, sauf à appauvrir encore nos propres pauvres et notre classe moyenne.

En mettant en avant ces recommandations délétères, en égrainant ces multiples projets d’aide qui, eu égard à la situation des nombreux Français chômeurs, smicards et surendettés, peuvent être considérés comme des provocations, les « humanistes » ont en réalité un objectif, qui n’a rien à voir avec la compassion internationale. Cet objectif est simple. Il est précis. Il est toujours le même. Il est inchangé depuis 1968 et les pavés du Quartier Latin. Depuis 1920 et le Congrès de Tours. Depuis 1789, sa guillotine et ses colonnes infernales. Détruire la société occidentale.

 

Chronique parue sur Fdesouche le 16/03/11

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