Il faudrait limiter la place de la grande distribution

Chronique de Paysan Savoyard

(n°62 – mai 2011)

 

Avec la voiture et la télévision, les centres commerciaux constituent l’un des principaux piliers de la société de consommation de masse, mise en place en Europe après la seconde guerre mondiale. Dès les années cinquante la France a constitué un pays leader pour le développement de la grande distribution, qui détient aujourd’hui une position considérable (les grandes surfaces représentent ainsi 67 % du commerce des produits alimentaires).

Lorsqu’elles occupent la place énorme qu’elles ont souvent prise dans la vie individuelle et collective, voiture et télévision constituent, nous semble-t-il, des catastrophes sociétales. L’une et l’autre toutefois sont sans doute bénéfiques quand elles sont utilisées de façon modérée et adaptée. S’agissant de la grande distribution et des centres commerciaux, leurs effets nous apparaissent en revanche exclusivement néfastes.

  • La grande distribution dispose d’une panoplie de techniques sophistiquées destinées à duper le consommateur

La grande distribution a réussi à convaincre les consommateurs qu’elle pratiquait des prix inférieurs à ceux du petit commerce, leur offrant ainsi une augmentation du pouvoir d’achat.  La réalité est toute différente. De façon schématique on peut dire que les produits de consommation courante sont souvent affichés et maintenus à des prix bas. En revanche les prix des autres articles ne sont pas inférieurs à ceux du petit commerce. Le consommateur les acquérant occasionnellement, il sera généralement dépourvu de point de comparaison et n’aura pas conscience qu’ils sont en réalité aussi cher que dans le commerce de proximité, alors même qu’il s’agit précisément des produits les plus coûteux.

Les modifications constantes des prix empêchent en outre les consommateurs de constituer des repères (la modification des conditionnements et des quantités par les fabricants contribue également à empêcher toute comparaison dans le temps). De plus les prix par produit varient d’un distributeur à l’autre, l’un étant plus cher sur tel produit, moins cher sur tel autre. Le consommateur est donc tout à fait incapable de s’apercevoir des hausses ou de faire jouer la concurrence, sauf à consacrer un temps considérable à comparer les prix et à passer d’une enseigne à une autre (Ajoutons que l’euro a contribué de façon déterminante à ôter au consommateur tout repère, permettant aux marchands de toutes catégories d’augmenter leurs prix de façon aussi subreptice que massive).

Indépendamment des prix pratiqués, la grande distribution déploie de multiples techniques pour abuser les consommateurs. Par exemple les produits attractifs (et chers) sont présentés à hauteur du visage et à portée de main tandis que les produits d’appel sont eux placés au raz-du-sol ou en hauteur. L’ordonnancement des rayonnages est modifié régulièrement pour obliger le consommateur à parcourir l’ensemble du magasin, le soumettant ainsi à la tentation d’effectuer des achats imprévus. Le sol de certains magasins a même été conçu en légère pente pour entraîner naturellement le caddie plein vers le fond du bâtiment. De façon générale, la réunion dans un même lieu de tous les types d’objets de consommation constitue par elle-même une incitation à l’achat. Dernier exemple : les organisations de consommateurs ont expliqué à plusieurs reprises que la grande distribution avait pour pratique d’écouler des produits de mauvaise qualité (par exemple des produits laitiers ayant rencontré des difficultés de fabrication) en les vendant à bas prix sous une marque créée pour l’occasion (laquelle marque n’est plus réutilisée lors d’une opération ultérieure).

La grande distribution constitue un piège pour les milieux populaires, culturellement mal armés pour résister à ces manipulations. Quelques minutes d’observation « sociologique » dans les travées d’un centre commercial permettent de constater que les familles des milieux les moins favorisés se laissent facilement tenter par la consommation superflue. C’est ainsi que la grande distribution a participé activement à la généralisation du crédit à la consommation, qui a placé des centaines de milliers de ménages en situation de surendettement. A l’inverse les milieux plus favorisés sont mieux placés pour déjouer les tromperies. Ils utilisent par exemple Internet pour comparer ou faire jouer la concurrence et peuvent se permettre de se fournir dans les commerces à échelle humaine des centres-villes où ils habitent.

 

  • Vis-à-vis des producteurs la grande distribution abuse de sa position dominante

Les procédés de la grande distribution vis-à-vis des producteurs sont connus. Pour être référencés par les centrales d’achat ou être correctement mis en valeur dans les rayons, les producteurs doivent accepter les conditions fixées par les distributeurs (« marges arrières », obligation de procéder à des remises et promotions fréquentes…). La plus grande partie du commerce étant aux mains des majors de la grande distribution, les producteurs doivent accepter de subir ces pressions, qui s’apparentent parfois à des formes de rackets. Les pouvoirs publics ont tenté à plusieurs reprises d’intervenir pour limiter les pratiques abusives de la grande distribution, sans grand succès semble-t-il.

Signalons cette technique essentielle – et peut-être moins connue – grâce à laquelle la grande distribution a bâti son succès et sa puissance économique. La grande distribution réalise une marge plus ou moins importante sur la vente des produits, son objectif étant bien entendu de maximiser cette marge en faisant pression sur les producteurs et en incitant les consommateurs à acheter les produits à forte marge. Pourtant l’essentiel des bénéfices de la grande distribution ne vient pas de la marge bénéficiaire sur la vente et de l’activité commerciale elle-même : elle résulte du décalage temporel entre les paiements reçus des consommateurs et le règlement des fournisseurs.

Tandis que la grande distribution encaisse les paiements des consommateurs immédiatement, elle ne paie ses fournisseurs qu’avec un délai qui est généralement de 60 jours (ces délais de règlement étaient destinés dans le commerce traditionnel à tenir compte du fait que le commerçant n’écoulait pas immédiatement toute sa marchandise ; ces délais n’ont pas de justification dans le secteur de la grande distribution, qui ne stocke pas et parvient à vendre sa marchandise pratiquement sans délai).

Autrement dit, pour un produit donné, la grande distribution le facture au client séance tenante alors qu’elle ne règle le fournisseur qu’un ou deux mois plus tard : dans l’intervalle la somme due au fournisseur est placée. Ce décalage temporel et les placements financiers qu’il rend possible constituent la principale source de profit de la grande distribution. C’est ce système parfaitement immoral qui explique pour une grande part la puissance qu’elle a pu constituer.

 

  • La grande distribution joue un rôle néfaste sur le plan environnemental, social et sociétal

Mais la liste des méfaits de la grande distribution n’est pas close. Celle-ci a également un rôle particulièrement nocif sur le plan environnemental. La réalisation des centres commerciaux accompagnés des panneaux publicitaires a défiguré partout en France les abords des villes. Le commerce de proximité ayant été asphyxié, seuls subsistent dans les centres-villes les magasins de vêtement et les banques. Les centres commerciaux supposent et encouragent l’utilisation de la voiture. Le bétonnage des surfaces et des parkings accentue les phénomènes de ruissellement et d’inondations.

En outre la grande distribution est l’un des principaux acteurs à l’origine du système du tout-camion. Le succès de la grande distribution repose en effet sur la présentation d’une abondance et d’une très grande variété de produits, de façon à accroître la tentation d’achat. C’est ainsi que le consommateur doit, par exemple, avoir la possibilité partout en France de choisir entre les 15 ou 20 marques d’eau minérale du marché : l’habitant d’Evian doit se voir proposer l’eau produite dans les Pyrénées. Dès lors, la grande distribution pratiquant le zéro-stock et une grande part des produits distribués étant des produits frais, le système suppose une noria de camions circulant en permanence sur le réseau routier et autoroutier (notons que le tout-camion n’a pas seulement pour conséquence un accroissement de la pollution atmosphérique ; l’impact sur l’accidentologie routière est probablement élevé. Mais les chiffres sont peu accessibles ; nous reviendrons sur ce sujet tabou).

La grande distribution ne joue pas un rôle moins nuisible en matière sociale. Certes elle offre un grand nombre d’emplois : dans les régions désindustrialisées, elle est même souvent un des premiers employeurs. Mais les emplois offerts sont souvent des temps partiels et correspondent à des salaires faibles. Surtout il faut souligner que la grande distribution a constitué le principal vecteur de diffusion des produits fabriqués dans les pays à bas coûts (vêtements, jouets…), venant évincer l’emploi et les productions nationales.

Notons également que la grande distribution milite activement pour multiplier les possibilités d’ouverture le dimanche et en soirée (cette évolution rencontre l’approbation de nombreux consommateurs et des employés désireux d’être payés davantage : nous la considérons pour notre part comme dommageable à différents égards).

Enfin au nombre des hauts faits de la grande distribution, signalons qu’elle a été l’un des acteurs des systèmes de corruption des élus locaux (qui sont présents en nombre dans les « commissions d’urbanisme commercial » chargées d’attribuer les autorisations d’ouverture).

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Le système de production et de consommation de masse nous paraît globalement négatif, pour différentes raisons sur lesquelles nous reviendrons le moment venu. Il est cependant difficile à remettre en cause parce qu’il s’agit d’un système global qui structure la société et l’économie dans leur ensemble depuis cinquante ans. De même toute tentative de remise en cause du poids malsain détenu par la grande distribution serait difficile à conduire, les « grandes surfaces » ne constituant que l’une des pièces d’un système cohérent, dont tous les éléments se tiennent : publicité, crédit à la consommation, télévision, agriculture productiviste, rurbanisation, voitures, camions, autoroutes…

A défaut d’une remise en cause rapide et radicale du système d’ensemble, on peut du moins souhaiter la mise en œuvre de cette mesure précise, concrète et simple d’application : interdire la délivrance de nouvelles autorisations d’ouverture et d’extension.

 

Chronique parue sur Fdesouche le 14/05/11

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