L’art contemporain à Versailles : le totalitarisme soft dans ses œuvres

Chronique de Paysan Savoyard

(n°65 – juin 2011)

Cette fois-ci ce sont des morceaux de ferraille installés sur la place d’armes et dans les jardins : l’art contemporain est de retour au château de Versailles. Après Jeff Koons et ses homards en polystyrène, après les mangas de ce Japonais dont tout le monde a oublié le nom, les visiteurs auront droit cette fois à un sculpteur sur métal.

Pour notre part nous trouvons l’introduction de l’art contemporain à Versailles tout à fait contestable.

 

  • La provocation, substitut du talent

Nous avons tendance à  juger les œuvres présentées comme sans grand intérêt, mais nous reconnaissons n’être en rien qualifiés pour délivrer un avis d’ordre esthétique. Il est loisible cependant, même lorsqu’on est dépourvu du bagage culturel requis pour opiner valablement dans le registre artistique, de se poser la question simplette suivante : les œuvres dont il s’agit attireraient-elles plus de quelques visiteurs si elles étaient présentées seules dans un musée traditionnel ? La réponse est probablement négative : livrées à elles mêmes et exposées dans un endroit neutre, elles ne susciteraient probablement qu’une indifférence teintée d’ennui. Ces œuvres contemporaines attirent avant tout l’attention parce qu’elles sont présentées au voisinage des œuvres classiques, en contraste et en opposition avec elles, dans une posture de provocation.

On se souvient des polémiques qui avaient accompagné l’installation dans le paysage parisien du centre Pompidou, de la pyramide du Louvre ou des colonnes de Buren. La problématique est à chaque fois la même. En soi le projet consistant à réaliser un bâtiment comme Beaubourg, en exhibant délibérément et en faisant ressortir, à l’aide de couleurs vives, des éléments comme les escaliers et les tuyaux d’aération que les architectes s’ingénient habituellement à cacher, constitue une idée intéressante. Mais ce qui a suscité à l’époque l’intérêt du public tenait avant tout à la construction d’une pareille usine-à-gaz au centre d’un des quartiers les plus anciens de la capitale et à deux pas du chevet d’une église gothique. Le cas de la pyramide du Louvre et des colonnes de Buren est encore plus net puisque ces œuvres, à la différence nous semble-t-il de Beaubourg, ne révèlent aucune imagination ni créativité particulières : là encore leur valeur naît de la polémique qu’elles ont suscitée et de leur positionnement au milieu d’un ensemble architectural classique avec lequel elles jurent délibérément.

Bien qu’encore une fois nullement qualifiés pour nous avancer sur le terrain de l’histoire de l’art et du jugement esthétique, il nous semble que nous ne courons pas le risque de nous ridiculiser si nous affirmons que chaque grand mouvement artistique s’inscrit en rupture avec la tradition, les artistes trop révérencieux dérivant nécessairement vers l’académisme. Aussi novateurs soient-ils, les grandes œuvres et les grands courants artistiques valent néanmoins avant tout par leur qualité intrinsèque. Ces œuvres peuvent ainsi être appréciées plusieurs siècles après leur création, en dehors du contexte culturel qui les a fait naître et alors que la dimension novatrice qu’elles introduisaient en leur temps échappe aujourd’hui à la perception de la plupart de leurs admirateurs. C’est là la première critique que nous adresserons à cet art contemporain qui s’installe dans le paysage urbain de façon permanente ou temporaire : il paraît tirer l’essentiel de son crédit, non de son intérêt propre, mais de son caractère de rupture et de provocation.

Avant d’aller plus loin, glissons cette remarque subalterne. Il est possible que les considérations de gros sous et d’intérêt personnel des différents acteurs ne soient pas totalement absentes de ces questions d’initiatives culturelles : les responsables de l’établissement public de Versailles font ainsi leur publicité personnelle en créant la polémique ; les artistes invités acquièrent une notoriété qu’ils pourront monnayer par la suite.

 

  • Un effet du totalitarisme soft

On peut relativiser l’importance de cette affaire et se dire que « Ce n’est pas grave puisque tout cela est temporaire ». Sauf que l’artiste de 2011 sera remplacé par celui de 2012, le site de Versailles étant désormais dénaturé plusieurs mois dans l’année. On pense à ces automobilistes qui gênent le passage des piétons en stationnant en infraction à cheval sur le trottoir : « Je n’en ai que pour deux minutes ». Or le malotru sera immédiatement remplacé par l’un de ses semblables, qui lui aussi proclamera son intention de vider les lieux au plus vite…

Cette question versaillaise nous évoque également le recensement que faisait Renaud Camus des dix-huit différents moyens de massacrer sa maison de campagne. L’installation d’un mobilier de jardin en plastique était l’un d’entre eux, doté du même type de pouvoir de nuisance que l’art contemporain à Versailles : une solution provisoire, appelée en fait à durer des années et à enlaidir durablement l’environnement immédiat.

On pourra soutenir que les amateurs de Versailles voulant échapper à l’art contemporain disposent encore de plusieurs mois dans l’année pour profiter du site sans adjonctions disgracieuses et appendices malencontreux (les inévitables échafaudages exceptés). Il se trouve malheureusement que de nombreux visiteurs ne se rendent à Versailles qu’une fois dans leur vie et ce n’est pas pour voir de l’art contemporain qu’ils ont organisé leur voyage.

L’affaire est typique des méthodes qui caractérisent le régime sous lequel nous vivons, depuis disons une quarantaine d’années (1968 ?) : celui du totalitarisme soft. Vous venez voir Versailles. Vous n’y venez pas pour voir de l’art contemporain. Qu’importe : on ne vous demande pas votre avis, vous devez faire avec.

C’est avec les mêmes méthodes que l’oligarchie nous a imposé l’immigration de masse et la mondialisation. En douce. Par petits pas successifs. Par la politique du fait accompli. Et avec le sourire des communicants. Car le régime ne se contente pas d’imposer ses choix. Ils les accompagnent, autre caractéristique des régimes d’essence totalitaire, d’une propagande de chaque instant incitant le peuple à remettre en cause ses conceptions passéistes et ses façons de voir obsolètes.

 

  • Un épisode de la guerre civile franco-française

Le sujet revêt également selon nous cette dernière dimension. L’introduction de l’art contemporain à Versailles peut-être analysée comme un acte transgressif intentionnel, une injure mûrement réfléchie, un viol culturel délibéré. Nous le regardons comme un énième épisode de la guerre civile, tantôt ouverte tantôt froide, mais toujours féroce, qui déchire la France depuis deux siècles.

L’oligarchie au pouvoir est, sans contestation possible nous semble-t-il, l’héritière en droite ligne de la classe bourgeoise ayant fait chuter l’Ancien régime. Or le combat de ces révolutionnaires se poursuit aujourd’hui : avec constance, avec obstination, avec opiniâtreté, ils cherchent à éradiquer tout ce qui peut encore se rattacher de près ou de loin à la société traditionnelle (leur acharnement est d’autant plus remarquable qu’ils n’ont plus face à eux d’adversaires constitués, les effectifs des partisans de la société traditionnelle n’excédant probablement pas quelques poignées). La guerre civile conduite par les Modernes contre tout ce qui conserve un lien avec la tradition se porte sur tous les terrains : on pense aux mœurs, à la famille, à la bioéthique, aux paysages, à la paysannerie, à la religion, à la patrie…. Les exemples abondent : nous y reviendrons.

Restons-en pour l’heure à la question de l’art et de l’architecture. Les descendants des révolutionnaires ne peuvent certes détruire Versailles : le monument est une source de devises ; en outre, la caste des grands bourgeois est cultivée et a évidemment conscience de la splendeur des lieux.

La position des oligarques est en effet parfaitement schizophrénique. Ils se rendent bien compte que leur régime, le régime démocratique bourgeois, produit essentiellement de la médiocrité et de la vulgarité. Ils méprisent d’ailleurs les goûts du peuple (plus encore peut-être que les aristocrates ne dédaignaient ceux des paysans de l’ancienne France). Les bourgeois usent donc de subterfuges, qui expriment leur malaise, leurs frustrations, leurs contradictions. Ils ne détruisent pas Versailles. Mais, en y introduisant l’art contemporain, ils le violent, le dégradent, le salissent. Ils reproduisent la geste de leurs devanciers coupeurs de têtes, mais en s’en tenant au registre du symbolique.

**

Quitte à se voir imposer la palette des couleurs violentes, on préférera, il est vrai, l’orange criard du homard en plastique au rouge-sang prisé il y a deux siècles, lorsque la foule révolutionnaire pénétrait de force dans Versailles.

Chronique parue sur Fdesouche le 25/06/11

Publicités