Ce qui empêche la progression de Marine Le Pen

Chronique de Paysan Savoyard

(n°95 – novembre 2011)

 

A quelques mois de l’échéance de 2012, quelle attitude adopter lorsqu’on est « patriote » et que l’on ne partage pas toutes les orientations choisies par la candidate « nationale » ? La soutenir tout de même aveuglément ? La critiquer systématiquement ? L’ignorer superbement en faisant comme si, pour sortir notre pays de l’ornière où il a été jeté, la voie démocratique était définitivement close ? Aucune de ces trois attitudes ne serait rationnelle. Aucune d’entre elles ne serait digne. C’est parce que nous les rejetons toutes les trois que nous nous autorisons à prendre les positions exposées dans le présent article (qui n’engage que son auteur).

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Selon les sondages, Mme Le Pen obtiendrait si l’élection avait lieu aujourd’hui entre 15 et 20 % des suffrages. Bien entendu ces scores sont « redressés » et manipulés par des sociétés de sondages qui obtiennent des « résultats » souvent très différents d’un institut à l’autre. On sait en outre que ces instituts dépendent des sphères de l’économie et du pouvoir pour lesquelles le Front national constitue l’adversaire principal. Ces sondages sont donc bien évidemment sujets à caution. Dans le cas où le score réel actuellement atteint dans l’opinion par Mme Le Pen ne serait pas de 20 % mais de 30 ou 35, les thèses défendues dans le présent article en seraient alors tout à fait invalidées. Partons cependant du principe, faute d’éléments nous conduisant à penser le contraire, que ces sondages reflètent assez fidèlement l’état présent de l’opinion.

15 à 20 % est un score élevé, très supérieur à celui jamais attribué au Front national par les instituts de sondage lorsque Jean-Marie Le Pen était le candidat de ce parti. Il n’en reste pas moins que, si le score obtenu en 2012 correspond à celui que prédisent aujourd’hui les sondages, il s’agira tout de même d’un résultat décevant. Il permettra en effet difficilement de devancer M. Sarkozy et donc de déclencher un processus de recomposition des forces politiques. Il ne sera guère supérieur à celui – près de 18 % – obtenu par Monsieur Le Pen en 2002. Or nous nous situons dix ans plus tard… Entretemps la situation s’est encore fortement dégradée. Mieux : la plupart des analyses et des prévisions faites par le Front national depuis des décennies ont été validées par les faits. Le score de ce parti devrait donc en toute logique être aujourd’hui très supérieur à cet étiage de 15 à 20 %.

Il faut également prendre en compte un autre élément. Un point substantiel du programme du Front national est l’immigration : le FN est le seul mouvement politique important qui a mis l’arrêt de l’immigration à son programme et c’est sur ce point qu’il est attaqué le plus violemment par les autres partis. Or les études d’opinion montrent qu’environ la moitié des Français partagent l’inquiétude du Front national concernant l’immigration. Le Haut conseil à l’intégration, organisme officiel, fait réaliser chaque année depuis 20 ans une étude qui mesure l’état de l’opinion sur ce sujet. A la question de savoir si elles trouvent « qu’il y a trop d’immigrés », la proportion des personnes qui répondent « oui » est certes en baisse continue. Elle était de 61 % en 1999 et seulement de 47 % en 2009 (http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/104000267/0000.pdf page 95). Quoiqu’en baisse, la proportion des Français qui pensent qu’il y a trop d’immigrés est encore aujourd’hui de presque la moitié. Autrement dit la moitié ou presque des Français si l’on en croit ces études partagent sur ce point majeur l’analyse du Front national, une analyse qu’encore une fois ce parti est le seul à défendre. L’on peut penser également que les Français qui font cette réponse considèrent par là-même que la question de l’immigration est l’une des plus importantes dans le domaine de la politique publique, sinon même la plus décisive, en raison de la gravité de ses enjeux et de ses liens avec tous les autres sujets, notamment ceux du chômage et de l’insécurité.

La moitié des Français pensent comme le Front national sur ce point essentiel de l’immigration… Et pourtant seulement 20 % s’apprêtent à voter pour lui. Ce décalage doit amener à considérer, premièrement, que le score de 20 %, quoique déjà appréciable reste très inférieur au potentiel. Ce constat, deuxièmement, doit conduire à se demander quelles peuvent être les raisons de ce score insuffisant. Ces raisons sont au nombre de trois, nous semble-t-il. Deux d’entre elles peuvent encore recevoir une réponse efficace.

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La première raison est que Marine Le Pen n’a pas mis l’accent sur l’immigration mais sur les questions économiques. Ce choix stratégique constitue une forme de défi. En se plaçant avant tout sur le terrain économique et social, Mme Le Pen se trouve en effet en concurrence avec des candidats défendant des thèses assez proches (MM. Mélenchon et Chevènement), ce qui l’oblige, pour se distinguer, à mettre en avant des positions qui peuvent être perçues comme aventureuses ou dangereuses (ainsi la sortie de l’euro). Or les Français ont tendance à croire qu’il n’est pas possible de remettre en question fondamentalement les orientations économiques et sociales suivies ces dernières décennies. De plus ils se sentent pour la plupart quelque peu dépassés par ces questions économiques. Le thème n’est donc guère porteur.

De même Marine Le Pen a choisi des positions fortement souverainistes. Or les Français, matraqués par cinquante ans d’idéologie universaliste et européiste, sont aujourd’hui très peu patriotes et plutôt favorables à l’Europe, même s’ils sont hostiles à l’Europe de Bruxelles. Sur ces deux points, l’économie et l’Europe, Marine Le Pen est donc contrainte de « ramer » pour remonter le courant.

Il aurait sans doute été plus aisé pour la candidate, sans changer le fond des positions prises dans les différents domaines, de se montrer moins en pointe sur les questions économiques et de consacrer une place bien plus grande dans la campagne à la question de l’immigration, terrain que Mme Le Pen occupe seule et où elle se trouve d’emblée en phase avec ce que pensent la majorité des Français. Il aurait sans doute fallu – il faudrait – tenir sur cette question de l’immigration un discours de dramatisation et « sonner le tocsin », pour secouer la torpeur, la passivité, le fatalisme et la résignation de la majorité des Français (et pour éviter une réédition par M. Sarkozy de l’opération de « siphonage » réussie en 2007).

Sans opérer certes aucun virage sur le fond ni renoncer aux « fondamentaux » de son parti, Mme Le Pen a choisi d’adopter sur les questions d’immigration un profil bas. Nous verrons bien le résultat de cette stratégie. De toute façon il est trop tard : on ne change pas de cheval au milieu du gué. Tout au plus peut-on conseiller à Marine Le Pen de rééquilibrer son discours, en accordant une place accrue à la question de l’immigration.

La seconde raison du score encore insuffisant atteint par Marine Le Pen est qu’en dépit de la grande qualité de sa campagne et de ses interventions dans les médias, en dépit de son grand talent et des progrès accomplis, elle n’a pas encore adopté suffisamment nettement une « attitude présidentielle ». Nous traiterons de ce point dans un article suivant.

 

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La troisième raison, sur laquelle nous nous arrêterons dans le cadre du présent article, est que Marine Le Pen n’a pas réussi encore à lever les points de blocage qui empêchent de nombreux Français de voter pour elle.

Les positions d’ensemble prises par Mme Le Pen sont sans aucun doute en phase avec les aspirations et les analyses de la majorité des Français. Les 50 % de Français qui partagent ses vues sur l’immigration ne peuvent qu’être d’accord avec les autres points de sa campagne : la lutte contre l’insécurité et le retour à l’ordre public ; un Etat stratège au service d’une politique de protection des classes moyennes et populaires ; la dénonciation des grands groupes financiers internationaux ; la mise en cause du mondialisme et de l’européisme, à l’origine des délocalisations et de la destruction des emplois industriels ; la dénonciation de l’oligarchie, notamment politicienne, mondialiste et corrompue. Arrêt de l’immigration, protectionnisme économique, Etat fort, mise en cause des élites : tout cela rencontre, c’est une évidence, l’assentiment d’une majorité de Français.

Si pourtant 20 % d’entre eux seulement s’apprêtent semble-t-il  à voter pour Marine Le Pen, c’est en raison de ces six ou sept blocages, qu’il faut aujourd’hui traiter. Si les Français qui approuvent la plupart de ses analyses ne se décident pas à voter pour elle, c’est parce qu’ils partagent à son sujet l’une ou plusieurs des opinions suivantes :

  • « Elle est comme les autres politiciens : elle ne fera pas ce qu’elle dit ».
  • « De toute façon elle ne pourra pas appliquer sa politique : il est impossible d’interrompre l’immigration ».
  • « Voter Marine Le Pen, c’est risquer d’éliminer Sarkozy c’est-à-dire de faire élire Hollande, qui amènera encore plus d’immigration et de laxisme en matière d’insécurité ».
  • « De toute façon elle ne sera jamais élue : voter pour elle c’est perdre sa voix.
  • « Certes avec Sarkozy et Hollande on peut penser que la situation va continuer à se dégrader. Mais on les connaît : avec eux on sait où on va. Avec Marine Le Pen, c’est l’inconnu, l’aventure, le risque d’une catastrophe et d’une faillite totale ».
  • « Si elle était élue, il s’ensuivrait des tensions civiles importantes. Peut être même un début de guerre civile si elle appliquait vraiment son programme »
  • « Certes l’immigration est un problème grave et le Front national a raison. En même temps, fermer la porte aux immigrés et renvoyer les clandestins, ce serait quand même une politique trop dure et moralement condamnable ».

Marine Le Pen et son équipe combattent avec succès cet autre argument qui courait lui aussi – on l’entend moins désormais – dans de nombreuses conversations des « gens de la rue » : « Son programme économique n’est pas crédible ; elle n’est pas entourée par des gens compétents ».  Elle doit maintenant prendre à bras le corps les autres blocages.

Pour tenter de lever les blocages, il faut consacrer une partie de la campagne et une partie des émissions de télévision majeures à développer un argumentaire sur chacune de ces idées toutes faites. Elles ne disparaîtront pas toutes seules. Il faut les attaquer de front. S’adresser sans ambages aux Français sur chacune d’entre elles. Ce sont ces blocages qui dans l’esprit de nombreux Français justifient que la candidate « nationale » reste confinée dans la marginalité et en quelque sorte hors-jeu.

 

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