« De toute façon elle ne fera pas ce qu’elle dit »

Chronique de Paysan Savoyard

(n°96 – novembre 2011)

 

« Si elle arrive au pouvoir Marine ne tiendra pas ses promesses… Le FN ne fera pas mieux que les autres… Les politiciens sont tous les mêmes : ils pensent avant tout à leur carrière et n’en ont rien à faire des intérêts des Français de base… Ils feront alliance avec la droite et négocieront leur place le moment venu pour devenir ministres…. ».

On entend souvent cet argument, décliné sous diverses formes, de la part de ceux qui affirment partager la plupart des analyses du FN mais qui ne sont pas décidés à voter pour lui pour autant : « Elle ne fera pas ce qu’elle dit ». Nous voulons demander aux personnes qui tiennent ce discours de ne pas s’arrêter à ces idées toutes faites et, pendant les mois qui viennent, de se reposer la question.

Nous n’interpellons pas, précisons-le, nos adversaires résolus, qui eux ne sont pas susceptibles d’être convaincus, et ce pour une raison très simple : ils sont en effet frappés de cette maladie de l’esprit qui les poussent à ignorer délibérément les faits et les arguments qui ne vont pas dans le sens de leur idéologie. C’est aux Français intellectuellement honnêtes, lucides, inquiets, partageant nombre des idées « nationales », mais qui sont pourtant décidés à s’abstenir ou à voter comme d’habitude pour les partis traditionnels, que nous voulons nous adresser. Nous suggérons à ces Français résignés de réfléchir à nouveau.

L’argument « De toute façon elle ne fera rien de ce qu’elle promet » rend compte du profond scepticisme de la grande majorité des Français à l’égard des politiciens, scepticisme que nous partageons pleinement. S’agissant du Front national cette défiance pourtant n’est pas rationnelle, pour trois raisons :

 

  • On ne peut pas mettre dans le même sac l’UMPS, dont les membres gouvernent à tour de rôle depuis des décennies, et les « nationaux », qui n’ont jamais dirigé le pays

Le jugement « De toute façon elle ne fera pas ce qu’elle dit » est un procès d’intention qui n’apparaît pas fondé sur grand-chose. Quels sont en effet les éléments qui pourraient permettre d’affirmer que les nationaux mentent et sont bien décidés, s’ils parviennent au pouvoir, à faire l’inverse de ce qu’ils promettent ?

Certes ils ne seraient pas les premiers à trahir. Les socialistes ont répudié leurs engagements dès 1982 et adopté sans barguigner une politique libérale et favorable à la mondialisation. De même la droite a menti en prétendant vouloir réduire la « fracture sociale » (Chirac) et lutter contre l’insécurité et l’immigration débridée (Sarkozy).

Mais il y avait des raisons à ces trahisons, qui les rendaient prévisibles. Les politiciens UMPS sont parties intégrantes de l’oligarchie. Ils ont le même profil, sont issus des mêmes milieux, appartiennent aux mêmes cercles de pouvoir (par exemple ils sont les uns et les autres membres du club d’influence « Le Siècle »). Ils comptent parmi leurs amis les grands patrons du CAC 40 (une partie de ces patrons, notamment dans les entreprises privatisées, sont d’ailleurs ou ont été d’anciens politiciens et hauts fonctionnaires de gauche ou de droite : nous pensons par exemple à MM. Naouri, Messier, Sellières, Peyrelevade, Schweitzer, Kessler). Les politiciens UMPS détiennent les plus hautes responsabilités dans les institutions qui organisent la libéralisation et la mondialisation (comme le FMI et l’OMC, actuellement dirigés par des socialistes). Lorsqu’ils gouvernent, ils mènent des politiques conformes aux vœux et aux intérêts de leurs amis dirigeants de multinationales.

Rien de tel avec les responsables « nationaux ». Ils n’appartiennent pas à l’oligarchie : la plupart d’entre eux sont issus de la classe moyenne ou d’un milieu modeste. Loin de faire partie de la clique des « copains et des coquins », ils sont au contraire depuis des décennies rejetés, insultés, menacés par l’oligarchie unanime.

On entend également affirmer que les « nationaux » se sont révélés impuissants voire défaillants lorsqu’ils ont eu l’occasion de diriger quelques villes. L’argument, repris en boucle par les médias aux ordres, n’a guère de valeur. Il est possible qu’il y ait eu des erreurs et des fautes. Mais l’expérience n’a porté que sur une poignée de communes moyennes, pendant quelques années. Ces municipalités, qui n’avaient de toute façon par le droit d’intervenir dans des domaines relevant de la compétence de l’Etat, se heurtaient en outre à l’hostilité et à la volonté de nuire des autres collectivités et de l’ensemble de l’appareil étatique. Et surtout, tout cela date de plus de 15 ans : depuis le parti « national » s’est fortement structuré et renforcé.

Dire : « Ils sont tous pareils » est donc déraisonnable, irrationnel même. Ce sont les nationaux qui dénoncent, en première ligne, l’oligarchie : on ne voit pas ce qui justifierait qu’on les y englobe. Il n’est pas rationnel de les mettre dans le même sac que les autres politiciens pour cette dernière raison toute simple : l’UMPS et leurs satellites se partagent le pouvoir depuis des décennies ; les nationaux, eux, n’ont jamais gouverné.

 

  • Voter pour le FN ne fait pas courir grand risque : il peut en effet difficilement faire pire que l’UMPS

Admettons qu’une fois au pouvoir les nationaux ne tiennent pas leurs promesses et ne fassent rien. Et alors ? La politique que mèneront les nationaux peut se révéler, décevante, insuffisante, en deçà des espérances et des promesses, voire totalement piteuse, d’accord. Mais peut-elle être pire, pour ce qui est des questions qui nous importent, que celles des gouvernements précédents ? On ne voit pas ce qui pourrait conduire un gouvernement national à faire rentrer encore plus d’immigrés que ne le font les dirigeants UMPS, à se montrer encore plus laxistes envers les délinquants et à favoriser encore davantage les délocalisations et les intérêts des multinationales.

Ce ne sera peut être pas mieux ; le gouvernement se révélera peut-être mauvais : mais on ne voit pas par quel mécanisme cela pourrait être pire. Si l’on souhaite s’opposer à la poursuite de l’immigration, à l’aggravation de l’insécurité, au développement de la mondialisation, il n’y a donc pas grand risque à voter « national ». Le seul risque est d’être déçu.

 

  • Si le FN déçoit, il suffira de le sanctionner à l’élection suivante

Admettons que les responsables du Front national soient des politiciens comme les autres, avides de pouvoir, oublieux de leurs promesses, indifférents aux intérêts de la France et des Français. Eh bien les électeurs pourront utiliser différents moyens d’actions pour éviter les trahisons et les sanctionner le cas échéant.

Il incombera tout d’abord à ces électeurs d’apporter un appui à ceux qui gouverneront et qu’ils auront élus. Voter une fois tous les 5 ans c’est bien. Mais il y a pour chacun d’entre nous beaucoup de choses à faire dans l’intervalle (par exemple mener une action de conviction auprès de son entourage).

Il reviendra également aux électeurs d’exercer une pression et un certain contrôle sur le gouvernement. Par exemple en adhérant au parti « national » pour faire entendre leur voix. Par exemple encore en faisant valoir leur opinion et leur jugement par le canal des médias (le blog Fdesouche serait sans doute un outil privilégié pour que, dans l’hypothèse d’une victoire « nationale », la vigilance des électeurs et des militants puisse s’exercer).

Dans le cas où cependant le Front national faillirait, les électeurs auraient alors à en tirer la leçon et à le sanctionner à l’élection suivante. Les socialistes ont pu tourner le dos à leurs engagements, opérer un virage libéral et collaborer activement à la mondialisation : ils n’en ont pas été punis et leurs électeurs continuent à voter régulièrement pour eux, leur permettant de continuer à gouverner l’Etat ou les collectivités en alternance avec la droite.

De même M. Sarkozy a été élu en 2007 en captant une partie des voix du FN et en promettant un durcissement en matière d’immigration et d’insécurité : là encore les électeurs se sont montrés fautifs. Il suffisait d’examiner son bilan en tant que ministre de l’intérieur, de prendre connaissance de ses écrits et de ses déclarations antérieures, de constater qu’il était de longue date le proche ami des patrons du CAC 40, organisateurs de l’immigration et des délocalisations, pour savoir qu’il n’y avait rien à attendre de ses promesses.

Dans l’hypothèse d’une arrivée au pouvoir du FN, leurs électeurs auraient donc à rester vigilants, lucides et à ne pas s’en laisser compter.

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Mais revenons pour finir à la proposition de départ : « De toute façon ils ne feront rien de plus que les autres » entend-t-on. Penser cela, s’abstenir, ou voter cette fois encore UMPS, c’est contribuer directement à la poursuite des catastrophes et en porter personnellement une part de responsabilité. Ceux qui partagent la plupart des analyses du FN et qui s’apprêtent pourtant, par scepticisme et résignation, à lui refuser leurs suffrages, doivent réfléchir à l’illogisme de leur raisonnement. Comment peut-on à la fois accuser les leaders du Front national d’être « comme les autres » des menteurs et des profiteurs et faire délibérément en sorte qu’ils n’aient jamais l’occasion de prouver le contraire ?

 

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