La financiarisation, outil d’enrichissement de l’hyper-classe mondialisée

 

Chronique de Paysan Savoyard

(n°93 – février 2013)

 

Depuis une vingtaine d’années, l’économie mondiale s’est financiarisée. Cette financiarisation a de très importantes conséquences. Nous nous efforcerons de répondre à ces trois questions. Qu’est-ce-que la financiarisation ? Quelles en sont les causes ? Quelles sont ses conséquences ?

NB : Avec ce cinquième article, nous poursuivons la série de tribunes consacrées aux évolutions intervenues ces dernières décennies dans le domaine de l’économie (les précédents articles ont été consacrés à une présentation d’ensemble, au bilan des trente glorieuses, à la libéralisation initiée dans les années quatre-vingt, à la mondialisation ; la série se conclura avec un article consacré à la construction européenne et un article de synthèse).

  1. Qu’est-ce que la financiarisation ?

La financiarisation signifie que l’économie mondiale est désormais dominée par la sphère financière et non plus par la sphère de l’économie « réelle ».

1.1 : Le rôle de la sphère financière

La partie essentielle de l’activité économique est normalement constituée de ce que l’on appelle la sphère réelle : l’économie produit des biens et des services, qui seront ensuite vendus et achetés (parmi les services on peut citer par exemple le transport, l’assurance, les services à la personne, les prestations de santé, le tourisme…).

L’activité économique « réelle » a besoin de la sphère financière pour fonctionner et pour se développer : elle a besoin de monnaie ; elle a besoin d’un système de financement ; et d’un système de change des monnaies.

  • La monnaie

Il est nécessaire tout d’abord qu’il existe une monnaie, pour que les opérations d’achat et de vente puissent avoir lieu.

  • Le financement de l’économie

Certains agents économiques disposent d’une épargne tandis que d’autres sont endettés : l’économie a besoin que la sphère financière permette aux agents qui disposent d’une épargne de prêter aux agents qui doivent emprunter.

Les « ménages » (c’est-à-dire les particuliers, par opposition aux entreprises et à l’État) disposent, quand on les additionne tous, d’une épargne (certains ménages sont endettés, en particulier pour l’acquisition de leur logement, mais le total des ménages dispose, déduction faite de l’endettement, d’une épargne). A l’inverse les entreprises sont en principe structurellement endettées. En effet les entreprises pour se développer, ont besoin d’investir (par exemple en acquérant des machines ou des brevets) et elles ne disposent généralement pas des réserves financières suffisantes pour financer leurs investissements. Elles sont donc obligées d’emprunter des capitaux. De même les États modernes sont le plus souvent endettés.

L’économie doit dès lors permettre aux agents qui disposent d’une épargne de prêter à ceux qui doivent emprunter (autrement dit les premiers doivent financer les seconds) : schématiquement les ménages financent les entreprises et les États (les prêts aux entreprises et aux ménages peuvent aussi servir à combler des besoins de trésorerie). Si l’épargne intérieure est insuffisante pour couvrir les besoins de financement, il faut alors faire appel à l’épargne étrangère.

Les opérations de financement peuvent s’effectuer de trois manières :

-Lorsque le financement s’opère par le biais d’une banque, l’agent économique qui dispose d’une épargne la dépose à la banque. Cette banque va prêter aux emprunteurs, par exemple aux entreprises (NB : les banques ne font pas que prêter les dépôts qui leur sont remis. Leur fonction est également de créer de la monnaie en prêtant des fonds qui ne correspondent pas à des dépôts).

-Lorsqu’il s’opère par le biais du marché, le financement prend la forme d’une émission de titres, appelés « obligations », par les emprunteurs (entreprises ou États). Ces titres sont souscrits (c’est-à-dire achetés) par les banques, par les entreprises ou par les particuliers : en achetant un titre, le souscripteur consent un prêt à l’entreprise ou à l’État émetteurs (à la différence de ce qu’il en est pour le prêt bancaire, le créancier pourra vendre son titre, c’est-à-dire sa créance, à un autre investisseur).

-Le financement peut également s’effectuer par l’émission d’actions (les acheteurs d’actions devenant propriétaires d’une partie du capital).

Ces opérations de prêt et d’emprunt, d’émission et de souscriptions d’obligations et d’actions peuvent être nationales. Les économies étant ouvertes, elles peuvent également mettre en relation des acteurs internationaux.

  • Les changes

L’économie mondiale étant ouverte, il existe des échanges commerciaux (échanges de biens et de services) entre les économies des différents pays. Or les différents pays disposent de monnaies différentes. Une opération entre une entreprise française et une entreprise non européenne (par exemple une importation en France d’un produit fabriqué au Brésil) va rendre nécessaire le change d’une monnaie en une autre monnaie (par exemple l’importateur français va devoir payer en dollars l’exportateur brésilien : pour ce faire, il va demander à sa banque de vendre des euros pour se procurer des dollars). Le marché des changes est le lieu de ces opérations.

Monnaie, opérations de financement, change de monnaie : ce sont là schématiquement les différents secteurs qui composent la sphère financière, laquelle est aujourd’hui mondialisée.

1.2 : L’accroissement de la sphère financière, sans lien avec l’économie réelle

Les vingt dernières années ont vu se produire le phénomène suivant : la sphère financière mondiale s’est accrue considérablement sans que cet accroissement ait été lié à celui de l’économie réelle.

Les flux internationaux de capitaux se sont fortement accrus (il y a mouvement international de capital lorsqu’un avoir sous forme financière traverse une frontière en passant des comptes d’une banque située dans un pays donné à ceux d’une banque située dans un autre pays) : alors que les mouvements internationaux de capitaux quotidiens étaient de moins de 2.000 milliards de dollars en 1998, ils s’élèvent aujourd’hui à près de 4.000 milliards.

La plupart de ces flux de capitaux ne sont pas liés au financement de l’économie réelle. Sur les 4 000 milliards échangés chaque jour sur les marchés des capitaux, moins de 5 % servent au financement de l’économie réelle (c’est-à-dire au commerce international et aux investissements directs). Le reste est lié à des opérations dont la raison est exclusivement financière : placement et spéculation.

1.3 : Le développement de la spéculation

Il existe des masses de capitaux disponibles au plan mondial. Ces capitaux peuvent circuler librement d’une économie nationale à une autre. Depuis une vingtaine d’années, ces capitaux ont pu être consacrés par leurs propriétaires à des opérations de placement et de spéculation (nous verrons plus loin les causes de ces différents phénomènes). Ces opérations ont enrichi les détenteurs de capitaux dans des proportions considérables : elles leur ont permis en effet de dégager des profits bien supérieurs à ceux que peut procurer le financement de l’économie réelle.

En quoi consistent les opérations de spéculation ? A la différence d’une opération liée à l’économie réelle (financer un investissement, emprunter pour accorder un crédit commercial ou pour couvrir un besoin de trésorerie…), une opération de spéculation a pour objectif de générer un gain par elle-même (c’est-à-dire sans lien avec le financement de l’économie réelle) en anticipant sur l’évolution des prix.

Prenons l’exemple simple du marché des actions. Si un détenteur de capital estime que le prix (le cours) de l’action de telle entreprise va augmenter, il va acheter des actions de cette entreprise et les revendra au moment où leur prix aura augmenté (si contrairement à ce qu’il avait prévu le prix a baissé, la spéculation sera perdante). On voit que le spéculateur n’est pas un investisseur, qui lui va parier sur le développement d’une entreprise à long terme. L’achat d’action à caractère spéculatif est seulement un moyen d’engendrer un gain à court terme.

1.4 : Les mouvements de capitaux à objet purement financier dominent désormais les marchés

A la recherche du gain maximal, les placements et la spéculation provoquent la volatilité des marchés : en se déplaçant sans cesse d’une valeur à une autre, elles modifient en permanence les cours. Cette volatilité est accentuée par le fait que les marchés ont tendance à adopter un comportement d’imitation : si des opérateurs vendent, ils provoquent une baisse du cours, entraînant à leur suite les autres opérateurs, qui craignent une poursuite de la baisse, … ce qui a pour effet d’accentuer la baisse.

Symétriquement la spéculation s’alimente de la volatilité qu’elle a largement contribué à créer : en effet si les marchés étaient stables et les évolutions prévisibles, il n’y aurait pas de spéculation possible.

La spéculation porte sur les différents marchés qui structurent l’économie mondiale : le marché des actions ; le marchés des obligations et de la dette des États ; le marché des changes ; le marché des matières premières et des produits alimentaires…

Les flux de capitaux dominent le fonctionnement des marchés, y compris celui des marchés de biens physiques, comme celui des matières premières et des produits alimentaires. Par exemple sur les marchés de matières premières, les prix sont désormais déterminés non plus seulement par l’offre et la demande de consommation de ces produits, mais dans une large mesure par les mouvements de capitaux à objectif spéculatif (nous y reviendrons plus loin).

Concluons sur ce point. La domination de la sphère financière sur l’économie se constate de trois façons :

– Les mouvements de capitaux internationaux se sont fortement développés ;

– Ils sont désormais utilisés essentiellement pour ces opérations purement financières de placement et de spéculation, sans lien avec le financement de l’économie réelle ;

– Ces opérations financières dominent les marchés : elles provoquent la volatilité des marchés (en se déplaçant sans cesse d’une valeur à l’autre) et s’alimentent de cette volatilité même.

La sphère financière est autrement dit devenue autonome : elle fonctionne pour elle-même. L’économie mondiale est « financiarisée ».

 

  1. Les causes de la financiarisation

Voyons maintenant quelles ont été les causes de la financiarisation. Si certaines de ces causes sont en quelque sorte involontaires, la financiarisation résulte pour l’essentiel de décisions conscientes et délibérées prises par les élites économiques et politiques mondiales emmenées par les États-Unis.

2.1 : Il existe tout d’abord une masse de capitaux disponibles pour la spéculation ; et une masse de dettes permettant des placements

La masse de capitaux disponibles au plan mondial pour les opérations de placement et de spéculation s’est fortement accrue depuis la fin des années 70. Cet accroissement, qui a rendu possible et a alimenté la financiarisation, résulte des phénomènes suivants :

  • Excédents et déficits extérieurs

Certains pays ont accumulé des excédents commerciaux considérables (c’est-à-dire que pendant une longue période leurs exportations sont nettement plus importantes que leurs exportations).

Ces pays sont les pays exportateurs de pétrole, qui ont accumulé des excédents à compter du moment où ils se sont organisés en cartel pour augmenter leurs prix.

Depuis une quinzaine d’années, les pays émergents, au premier rang desquels la Chine, engrangent eux aussi de très importants excédents commerciaux. Produisant désormais une grande partie des biens manufacturés consommés (à la suite du phénomène de délocalisations industrielles décrit dans le précédent article), ils exportent leur production dans les pays occidentaux, qui restent les premières zones de consommation. Ces pays producteurs importent peu (parce que la majeure partie de leur population ne dispose pas du pouvoir d’achat permettant de consommer ; et parce que ces pays sont protectionnistes, en faveur de leurs industries nationales).

Enfin certains pays occidentaux dégagent des excédents commerciaux : c’est le cas de l’Allemagne (qui mène une politique économique donnant la priorité aux exportations, grâce notamment à la compression des salaires permettant d’obtenir des prix compétitifs).

Par construction, les excédents de ces pays ont pour contrepartie nécessaire les déficits extérieurs des autres pays : si certains exportent plus qu’ils n’importent, c’est nécessairement que d’autres sont dans la situation inverse. C’est ainsi que les EU importent depuis des décennies nettement plus que ce qu’ils exportent. C’est aussi le cas de la France dont les échanges extérieurs (balance des paiements courants) sont déficitaires chaque année depuis 2005.

Lorsqu’une économie nationale importe plus qu’elle n’exporte, il est nécessaire qu’une entrée de capitaux étrangers vienne financer les importations non couvertes par des exportations. Ces capitaux étrangers peuvent constituer soit des investissements, soit des prêts à court ou long terme.

Une économie nationale qui est plusieurs années de suite en déficit des échanges de biens et service devient ainsi endettée vis-à-vis de prêteurs de capitaux étrangers, en particulier ceux des pays dont le commerce est excédentaires (NB : l’économie nationale est constituée de l’ensemble des agents économiques résidant sur le territoire : ménages, entreprises, banques, État).

C’est ainsi que les pays pétroliers et les pays asiatiques (Japon puis désormais Chine) prêtent aux économies de pays déficitaires, qui deviennent leurs débiteurs. Les deux types de pays ont besoin de ces opérations. Les pays déficitaires ont besoin de ces emprunts pour financer leurs déficits. Les pays excédentaires ont besoin de prêter aux économies déficitaires afin de placer leurs capitaux et d’obtenir une rémunération. C’est ainsi que les États-Unis présentent depuis des décennies un endettement extérieur net, financé par l’épargne du reste du monde.

La France elle, accumulant depuis plusieurs année, comme indiqué plus haut, des déficits de ses échanges extérieurs, connaît depuis 2007 un endettement extérieur net (ou “position extérieure globale” ; c’est-à-dire que les créances sur l’étranger détenues par des résidents Français sont inférieures à leurs engagements).

(NB : soulignons au passage l’importance du privilège dont disposent les États-Unis du fait du statut international du dollar. Le dollar représentant la principale monnaie utilisée dans les mouvements internationaux de capitaux et la principale monnaie de réserve, les États-Unis peuvent réaliser la quasi-totalité de leurs emprunts extérieurs en dollars, ce qui leur permet d’entretenir un important et permanent déficit des échanges sans supporter les contraintes (limites à l’endettement en devises) que supportent les autres pays. En d’autre termes les États-Unis peuvent structurellement consommer plus qu’ils ne produisent, en étant financés par l’épargne étrangère).

Il faut noter que les déficits extérieurs de certains pays occidentaux ne résultent pas uniquement d’une compétitivité insuffisante ou d’un décalage de conjoncture avec les partenaires : il découle aussi pour partie des délocalisations, qui entraînent une augmentation des importations (les biens délocalisés doivent en effet être importés pour être consommés dans le pays qui a délocalisé).

Résumons : on voit que les déséquilibres commerciaux internationaux engendrent des flux importants de capitaux. C’est la première source d’alimentation de la sphère financière.

  • La retraite par capitalisation

Les mouvements de capitaux internationaux sont également alimentés par l’épargne retraite. Dans une partie des pays occidentaux, en particulier dans les pays libéraux (Japon, EU), le système de retraite est fondé sur la capitalisation (et non sur la répartition comme en France par exemple). En système de capitalisation, l’épargne constituée par les salariés en vue de leur retraite est versée à un fonds d’investissement (appelé fonds de pension), chargé de placer les sommes dont il dispose, les épargnants étant actionnaires du fonds. Au moment de leur retraite ceux-ci retirent le capital qu’ils avaient confié au fonds, augmenté des intérêts accumulés.

  • L’endettement public

Les besoins d’endettement des États ont offert aux capitaux disponibles des possibilités de placement.

Depuis une vingtaine d’années, une partie des États se sont fortement endettés (NB : il s’agit ici de la dette publique, à ne pas confondre avec la dette extérieure dont il a été question au paragraphe précédent : la dette publique provient de l’accumulation de déficits publics ; la dette extérieure de l’économie résulte d’un déficit prolongé du commerce extérieur. Notons que le déficit public ne se traduit pas nécessairement par une augmentation de la dette extérieure de l’économie. S’il est financé par l’épargne des résidents, il ne nécessite pas d’emprunter à l’extérieur. En revanche si l’épargne intérieure est insuffisante ou que les résidents ne prêtent pas à l’État, il faut faire appel à des capitaux étrangers).

Les États s’endettent pour financer leurs déficits publics. Il y a déficit public lorsque l’État (et les autres entités publiques, comme, en France, la sécurité sociale et les collectivités locales) n’équilibrent pas leur budget : les dépenses publiques sont inférieures à ses ressources (les ressources étant pour l’essentiel les impôts et les cotisations sociales). Lorsque l’ État est en déficit, il finance ce déficit par emprunt. La dette publique est donc la somme des déficits accumulés.

On trouve trois types d’États endettés :

-Aux EU, l’État est généralement en déficit. De ce fait la dette américaine atteint aujourd’hui presque 100 % du PIB. Ces déficits résultent de ce que les gouvernements américains, en vertu des principes du libéralisme économique, hésitent à prélever suffisamment d’impôts, alors que les dépenses sont élevées (notamment les dépenses militaires).

– Plusieurs États européens ont un endettement public depuis plusieurs décennies : c’est le cas de la France.La France est aux prises depuis le milieu des années 70 avec un chômage massif (6 millions de personnes n’ont pas d’emploi). L’État a amorti l’impact social du chômage en distribuant des allocations et en créant des postes de fonctionnaires, ce qui a conduit à augmenter fortement les dépenses publiques. Bien que se situant à un niveau élevé, les impôts restent insuffisants pour couvrir les dépenses.La France est chaque année en situation de déficit public depuis 1974. Dans ces conditions la dette publique a atteint 86 % du PIB (2011).

– Enfin des États du sud de l’Europe se sont endettés fortement :la Grèce pour financer les déficits parce que les impôts ne sont pas prélevés ; l’Espagne afin de renflouer ses banques qui avaient prêté de façon inconsidérée pour financer le secteur immobilier. Ces pays ont profité de l’euro, qui leur a permis d’emprunter beaucoup et à faible taux, la monnaie commune donnant (jusqu’à la crise en cours) confiance aux créanciers.

Ces dettes publiques accumulées constituent des occasions de placement pour les capitaux disponibles. Les détenteurs de capitaux sont généralement désireux de prêter aux États, qui sont considérés comme plus solvables que les entreprises (en effet un État pour rembourser ses dettes peut toujours augmenter ses impôts). C’est ainsi que la dette publique de la France est détenue à 60 % par des capitaux étrangers. Ainsi que vient de le montrer la crise des dettes souveraines, le niveau élevé des dettes publiques a remis en cause la confiance traditionnelles des investisseurs dans les dettes des États.

La constitution de la zone euro a jusqu’à récemment été très attractive pour les prêteurs, ceux-ci estimant que les États solides de la zone se porteraient au secours des États membres qui pourraient connaître des difficultés : ils ont donc consenti des prêts massifs à un taux d’intérêt faible. A partir de 2010, ces prêteurs ont pris conscience de la fragilité de certains États et du fait que la solidarité interne à la zone n’était pas garantie. Ils ont alors fortement augmenté les taux de leurs prêts aux État considérés comme risqués. C’est le début de la crise de l’euro (que nous développerons dans l’article consacré à l’Europe).

  • Fonds d’investissement et fonds spéculatifs

Les fonds de placement drainent une grande part des capitaux internationaux en mouvement engendrés par les phénomènes ci-dessus évoqués (épargne dégagée par les pays qui disposent d’importants excédents extérieurs, épargne retraite…).

Les fonds de placement sont soit des fonds d’investissements soit des fonds spéculatifs. Les fonds d’investissements recherchent une bonne rémunération de leurs placements mais aussi une sécurité (les fonds de pension sont des fonds d’investissement). Les fonds spéculatifs eux recherchent des rendements élevés : ils placent des fonds dans des opérations de spéculation, plus risquées mais plus rémunératrices (en cherchant à jouer de la volatilité des cours sur les différents marchés, voir plus avant).

Les masses de capitaux gérés par les fonds de placement sont pour une bonne part des capitaux flottants, c’est-à-dire qu’ils se déplacent en permanence à la recherche des meilleurs placements possibles (par exemple en vendant une obligation libellée en dollars et en achetant immédiatement une autre obligation en euro qui bénéficie d’un taux d’intérêt supérieur). (NB : ces capitaux flottants se distinguent des capitaux stables investis durablement dans le capital d’une entreprise).

2.2 : Différents mécanismes permettant la spéculation se sont développés

  • Les changes flottants

Le régime de changes flottants a multiplié les possibilités de spéculation

Le système monétaire international est aujourd’hui un système de changes flottants c’est-à-dire que le cours des différentes monnaies fluctue en permanence en fonction de l’offre et de la demande sur le marché des changes (comme sur tout marché lorsque les détenteurs de capitaux souhaitent détenir une plus grande partie de leurs avoirs libellés en une certaine monnaie, le cours de celle-ci s’apprécie et le cours de la monnaie moins recherchée se déprécie).

Jusqu’en 1971, la parité des différentes monnaies (c’est-à-dire le cours des différentes monnaies par rapport aux autres) était fixe. Lorsqu’un État constatait que, en fonction de l’offre et de la demande de sa monnaie sur le marché des changes, le cours de sa monnaie s’éloignait de la parité fixé, il devait intervenir par le biais de sa banque centrale pour soutenir ou au contraire pour faire baisser le cours (au moyen d’achat ou de vente de sa monnaie). Si l’État ne parvenait pas durablement à maintenir le cours de sa monnaie à la parité fixée, il était alors contraint de dévaluer (ou de réévaluer) sa monnaie et celle-ci était alors fixée à un nouveau cours. Le dollar lui, principale monnaie détenue par les banques et par les détenteurs de capitaux, devait respecter un cours fixe par rapport à l’or (le détenteur de dollar pouvait le convertir en or à ce cours).

Les États-Unis ayant décidé en 1971 de suspendre la convertibilité-or de leur monnaie, c’est un système de flottement général des monnaies qui s’est mis en place. Si le cours de leur monnaie sur le marché des changes se modifie, les différents États choisissent désormais librement d’intervenir ou non : ils n’y sont plus tenus. De ce fait, les fluctuations des monnaies sont devenues très fortes.

Afin d’éviter les trop grandes fluctuations de leurs monnaies respectives (qui portent préjudice au commerce entre pays européens), les États européens ont pour leur part décidé de mettre en place un système monétaire européen c’est-à-dire un système de parités fixes (mais ajustables) entre les monnaies européennes. En 2002, ils ont été plus loin et ont adopté une monnaie unique (la monnaie unique a pour principal intérêt de faciliter le commerce entre les entreprises européennes puisqu’elles ne supportent plus de risques de change ; nous reviendrons sur l’euro dans l’article suivant).

Les fluctuations des monnaies ont différentes conséquences sur l’économie. Mais, en en restant à notre sujet, elles ont cette conséquence : elles offrent d’importantes opportunités de spéculation à la disposition des capitaux flottants. Les capitaux se placent ou quittent telle ou telle monnaie en fonction du taux d’intérêt attaché à une obligation libellée en cette monnaie, ainsi qu’en fonction de l’évolution anticipée de son taux de change : si un spéculateur pense que le dollar contre l’euro va monter, par exemple, il va vendre des euros et acheter des dollars. Si après avoir acheté ces dollars il pense que le dollar va redescendre il les vend. Si ses deux anticipations se réalisent, il empoche un bénéfice : sa spéculation est gagnante.

  • La libération des mouvements de capitaux

Le développement de la financiarisation résulte également de la libération des mouvements de capitaux. Parmi toutes les mesures libérales prises dans les années quatre-vingt, la plus importante d’entre elles a été la libération des mouvements internationaux de capitaux et la suppression du contrôle des changes qui existaient jusqu’alors (voir la tribune sur la mondialisation). En Europe la décision a été prise par une directive du 24 juin 1988. Notons qu’elle a concerné tous les mouvements de capitaux internationaux, non pas seulement ceux intervenant à l’intérieur de l’UE.

  • L’interdiction du financement des États par les banques centrales

La financiarisation a résulté aussi de la décision prise en Europe d’interdire le financement des déficits des États par la banque centrale. Pour financer leurs déficits les États doivent s’adresser aux marchés.

Cette interdiction est posée par le traité de Maastricht de 1993 (elle figure actuellement dans l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne).

Les motifs de cette interdiction sont doubles. Il s’agit tout d’abord de lutter contre l’inflation, le financement monétaire des déficits étant inflationniste. Il s’agit en second lui de conduire les États, placés sous pression des marchés, à adopter les mesures libérales souhaitées par ceux-ci, notamment la réduction des dépenses publiques.

A noter que, s’agissant de la France, la décision d’interdire à la banque centrale de financer le Trésor est bien plus ancienne et date de la loi du 3 janvier 1973 (article 25).

  • La libéralisation et la déréglementation

Les mesures libérales et la déréglementation intervenues dans les années quatre-vingt ont alimenté la financiarisation. La réglementation jusqu’alors visait à segmenter et à compartimenter les fonctions et les marchés, dans une optique de transparence et de contrôles sur les opérateurs et de sécurisation des dépôts : séparation entre les banque de dépôts et d’affaire ; séparation entre les rôles de courtiers et d’investisseurs ; séparation entre le marché monétaire et le marché financier. Toutes ces limitations ont été supprimées : désormais tous les opérateurs peuvent jouer le jeu de la spéculation (y compris par exemple les banques historiquement créées pour recevoir les dépôts des particuliers).

La financiarisation s’est également développée en s’étendant à des marchés et à des techniques qui étaient jusqu’alors destinés à l’économie réelle. Les marchés à terme et les produits dérivés étaient initialement destinés à permettre aux entreprises travaillant à l’international de se couvrir contre les risques de change (le système de changes flottants engendrant de fortes fluctuations comme nous l’avons vu). Ces marchés et ces techniques se sont ensuite développées pour permettre des opérations exclusivement spéculatives, sans lien avec l’économie réelle. De même les marchés de matières premières et de produits agricoles ont aussi été utilisés comme des terrains d’action pour la spéculation.

Dans ce même registre, les paradis fiscaux, qui échappent au contrôle des États, préexistaient au mouvement de libéralisation des années quatre-vingt. Ils jouent cependant un rôle toujours plus important (en effet la financiarisation entraîne une forte hausse des gains, par rapport à ceux engendrés par une économie centrée sur la production ; ces gains croissants sont à la recherche de méthodes et de lieux permettant d’échapper à la fiscalité). Selon D. Lebegue, président de Transparence internationale France, les deux-tiers des hedge-funds sont domiciliés dans des paradis fiscaux. Autre chiffre : jusqu’à 25.000 milliards de dollars détenus par des particuliers seraient placés dans des paradis fiscaux.

  • Le progrès technique

Le progrès technique est également un facteur de développement de la financiarisation et de la spéculation. Grâce à l’informatique et au développement des techniques de communication, les marchés sont dématérialisés et fonctionnent 24 heures sur 24. Il est possible d’intervenir partout sur tous les marchés de la planète à tout moment. Le marché est devenu mondial.

De même les techniques permettent l’intensification de la spéculation (par exemple des programmes informatiques permettent de passer de façon automatique des milliers d’offres d’achats et de vente par seconde afin de profiter des écarts de cours qui se produisent entre les différents marchés ; par exemple pendant quelques secondes le cours de l’euro contre dollar peut ne pas être le même à Francfort et Tokyo provoquant des arbitrages et des occasions de profit).

 

  1. Les conséquences de la financiarisation

Avant d’examiner les conséquences de ces phénomènes, rappelons d’abord les arguments des promoteurs des mesures de libéralisation, qui ont abouti au gonflement de la sphère financière et au développement de la financiarisation. Ces mesures de libéralisation étaient destinées à favoriser la concurrence entre les acteurs, source de baisse de coûts. Plus spécialement la libération des mouvements de capitaux était destinée à permettre aux capitaux de s’investir dans les pays et dans les activités les plus efficaces au lieu d’être confinés dans les marchés nationaux : elle devait donc permettre une meilleure allocation des ressources.

Quelles ont été les conséquences du développement de la sphère financière, qui est donc pour partie le fruit de décisions volontaristes ? On peut en recenser cinq principales :

3.1 : Les logiques d’entreprises traditionnelles ont été bouleversées au profit des actionnaires

La sphère financière est beaucoup plus rémunératrice que l’économie réelle. La rentabilité d’un placement financier peut en effet être très élevée, en particulier s’il s’agit de fonds spéculatifs. Pour accepter de continuer à investir dans l’économie réelle, les détenteurs de capitaux se sont mis à exiger des taux de rentabilité financière des capitaux propres investis de 15 voire 20 % par an, soit les taux qu’il est possible d’obtenir dans le cadre de placements financiers. Or l’activité ordinaire des entreprises ne permet pas des rentabilités de plus de 2 ou 3 % par an (la rentabilité d’Airbus par exemple n’est que de 1%).

Les entreprises ont dû s’adapter à ces nouvelles exigences et à cette priorité au « gain pour les actionnaires ». Cette adaptation se traduit de plusieurs manières :

– Les dirigeants d’entreprises raisonnent désormais en fonction d’objectifs exclusivement financiers. Cela les conduit à prendre des décisions de court terme en se fondant sur les résultats semestriels.

– Les modes de rémunération des dirigeants les poussent à obtenir des résultats à court terme sans se préoccuper de la pérennité de l’activité (les dirigeants se voient en effet attribuer des « stocks options », qui sont des options d’achat futur des actions de l’entreprise. Si deux ou trois ans après que l’option a été attribuée le cours de l’action a monté, le titulaire de l’option achète l’action au cours en vigueur au moment de l’attribution et la vend au nouveau cours).

– Les entreprises même non financières consacrent une part croissante de leur activité à la finance, les profits tirés de leur activité financière constituant une part importante de leur résultat d’ensemble.

– En termes de ressources humaines, cadres et ingénieurs délaissent les entreprises de l’économie réelle pour le secteur de la finance.

– La pression sur les salariés ne cesse de croître : les salariés, cadres compris, sont des variables d’ajustement privilégiés : un résultat trimestriel insuffisant peut ainsi entraîner un plan de licenciement massif pour réduire la masse salariale (quitte à réembaucher 6 mois plus tard). Dans ces conditions il n’y a plus de communauté de travail ni de notion de carrière dans l’entreprise.

Les logiques industrielles traditionnelles (investissement, objectif de pérennité de l’entreprise, compromis fordiste avec les salariés) n’ont plus lieu d’être.

3.2 : La financiarisation aboutit à une déconnexion des intérêts des entreprises multinationales et des intérêts nationaux

La notion d’entreprise nationale n’a aujourd’hui plus de sens lorsque cette entreprise est multinationale. Prenons le cas de l’une ou l’autre des entreprises françaises du CAC 40. Ses actionnaires sont souvent étrangers (les entreprises du CAC 40 sont détenues à 60 % par des capitaux étrangers). Une partie de ses dirigeants n’ont pas la nationalité française. Lorsqu’ils sont de nationalité française, ces dirigeants résident le cas échéant à l’étranger pour des raisons fiscales. Grâce à la libéralisation, au dumping fiscal et aux paradis fiscaux, la multinationale paie peu d’impôts en France. Ses centres de production ont été délocalisés. Elle ne reste implantée partiellement en France que parce qu’il y a encore du pouvoir d’achat et des consommateurs, ce qui impose de maintenir un minimum de structures de commercialisation et d’administration. Cette entreprise coupera tout lien avec son pays d’origine lorsqu’il n’y aura plus de pouvoir d’achat.

3.3 : Les États dépendent de façon importante et croissante de la sphère financière

La dépendance des États vis-à-vis des marchés financiers prend essentiellement deux formes. Les fluctuations sur le marché des changes ont tout d’abord des conséquences sur l’activité économique nationale. Par exemple si la monnaie d’un pays devient surévaluée du fait des choix des marchés, les exportations de ce pays seront freinées et ses échanges extérieurs déséquilibrés.

Les États dépendent des marchés, en second lieu, pour le financement de leur dette. C’est ainsi que, dans le cadre de la crise de la dette en Europe, des États comme la Grèce ou l’Espagne se sont vus imposés par les marchés des taux d’intérêt trop élevés pour qu’ils puissent continuer à emprunter et refinancer leur dette. Les partisans de la financiarisation peuvent rétorquer sur ce point que si les États ne voulaient pas se mettre sous la coupe des marchés, ils devaient éviter de s’endetter. En sens inverse, nous avons noté plus haut que beaucoup avait été fait pour rendre les États dépendants de la finance.

3.4 : La domination de la sphère financière engendre une forte instabilité et des phénomènes de bulles, qui ont d’importantes conséquences sur l’économie réelle

La crise commencée en 2007 est un bon exemple. Les banques américaines avaient prêté inconsidérément (prêts risqués ou « subprimes ») à des ménages à faible capacité de remboursement (en gageant les prêts sur la valeur des biens, acquis dans un contexte de hausse constante de l’immobilier). La baisse de la croissance et le chômage ont ensuite placé un grand nombre d’acquéreurs dans l’incapacité de rembourser, tandis que le retournement de l’immobilier rendait les créances irrécouvrables. Or les banques créancières avaient revendu une partie de leurs titres de créances dans des « paquets » de titres, acquis par d’autres banques, américaines et internationales. De sorte que l’ensemble du système bancaire s’est retrouvé à la tête de créances irrécouvrables sans savoir qui était engagé et à quelle hauteur.

Dès lors les banques ont cessé de se prêter entre elles, faute de connaître le niveau de risque supporté par les différents acteurs. Elles ont réduit également leurs prêts à l’économie. Ces deux réactions des banques ont entraîné un freinage brutal de l’activité et une récession. Pour éviter un effondrement de l’activité, les États ont dû prêter aux banques. Les prêts aux banques (lesquelles ont certes remboursé par la suite) ainsi que la dégradation de la conjoncture (qui entraîne une baisse des recettes fiscales) ont aggravé la situation financière des États : la crise a alors franchi une nouvelle étape et est devenue une crise des dettes souveraines.

Les États sont aujourd’hui sommés par les marchés et par les organisations leur ayant accordé des aides (FMI, UE), de réduire leurs dépenses pour réduire leurs déficits (baisse du nombre de fonctionnaires, baisse des allocations, durcissement des retraites…). La baisse des dépenses publiques a pour première conséquence de ralentir encore la croissance et la création d’emploi.

Au terme de cet enchaînement, on voit que le comportement de la sphère financière hypertrophiée (prêts inconsidérés, titrisation…) a d’importantes conséquences négatives sur l’économie réelle.

3.5 : La constitution et l’enrichissement d’une hyper-classe mondiale

La financiarisation a également eu cette dernière conséquence. Elle a permis la constitution et l’enrichissement exceptionnel d’une hyper-classe mondiale : détenteurs de fonds spéculatifs ; propriétaires et dirigeants des banques ; propriétaires et dirigeants des entreprises multinationales non financières, qui sont eux aussi des acteurs et des animateurs de la sphère financière (étant entendu que ces entreprises ont en outre tiré un grand profit des délocalisations et de la croissance des émergents ; voir l’article précédent).

La volonté d’enrichissement de l’hyper-classe mondiale était en réalité l’objectif premier du processus de libéralisation et de financiarisation : elle a motivé plusieurs des processus qui ont été mis en œuvre ces deux dernières décennies et qui ont modifié en profondeur l’économie mondiale.

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La financiarisation et la mondialisation résultent pour partie d’évolutions géopolitiques (entrée de la Chine dans le marché mondial, disparition du bloc soviétique). Mais, comme on l’a vu dans le cadre de cet article et de l’article précédent, elles sont pour l’essentiel la conséquence de décisions délibérées. Deux en particulier : la réduction des barrières douanières ; et la libération des mouvements de capitaux.

La volonté des dirigeants occidentaux de procéder à la libéralisation et à la mondialisation de l’économie s’est incarnée également sur un autre terrain, celui de la « construction européenne », qui constituera le sujet du prochain article.

Dans l’article de synthèse qui clôturera cette série de tribunes consacrées à l’économie, nous recenserons les mesures qu’il conviendrait de prendre selon nous pour mettre un terme aux évolutions délétères que nous nous efforçons de décrire.

 

Chronique parue sur Fdesouche le 10/02/13

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