Attentats de Paris : Les Charlie morts de peur

Chronique de Paysan Savoyard

(n°123 – février 2015)

 

Face aux attentats de janvier 2015 à Paris, « le 11 septembre Français », des foules considérables se sont mobilisées. Quelques heures seulement après l’attentat de Charlie Hebdo un rassemblement important avait lieu place de la République suivi par plusieurs autres en province. De nouveaux rassemblements avaient lieu le lendemain puis le vendredi, alors que la vague d’attentats se poursuivait. Le dimanche, 4 millions de personnes selon les médias défilaient à Paris et dans toutes les grandes villes. Ces manifestations n’ont pas de précédent par leur caractère massif et soudain.

Les défilés répondaient à un appel lancé par le gouvernement, soucieux d’afficher sa réactivité, de détourner l’attention de son échec sécuritaire et de déclencher autour de lui un rassemblement propice à la restauration de son image. La droite l’a rapidement rejoint dans l’appel à manifester.

Les manifestations répondaient donc à un mot d’ordre. Mais ce n’est pas ce qui explique qu’elles aient été massivement suivies : même si la majorité des manifestants étaient sans doute des électeurs de gauche, ce n’est pas d’abord pour soutenir ce gouvernement fortement impopulaire que les manifestants se sont déplacés. Quelles étaient donc les motivations de ces millions de personnes qui ont défilé ?

Les manifestants ont défilé pour la liberté de la presse et la liberté d’expression ? Oui sans aucun doute. De nombreux électeurs de gauche sont des lecteurs de Charlie ou du Canard et partagent leur esprit libertaire et soixante-huitard.

Ils ont défilé pour affirmer et défendre la république et ses « valeurs humanistes » ? Oui aussi. « La défense de la laïcité contre tous les intégrismes » correspond bien à l’état d’esprit des nombreux Français déchristianisés.

Pour affirmer leur refus de stigmatiser les musulmans et d’opérer un amalgame entre les terroristes et « la grande majorité des musulmans, qui sont pacifiques » ? Oui probablement, là encore. Beaucoup de Charlie sont socialistes ; les chrétiens et autre modérés étaient également bien représentés : les uns et les autres sont attachés à l’objectif du « vivre ensemble » et ont voulu l’affirmer.

Mais à notre avis ce n’est pas pour cela avant tout que les Charlie se sont massivement mobilisés : les rassemblements n’auraient pas été aussi massifs si seuls les grands principes – liberté d’expression, laïcité, Vivre ensemble – avaient été en jeu.

La raison principale de cette mobilisation impressionnante est ailleurs. Elle n’a pas été exprimée : et pour cause elle n’est pas dicible. Les Charlie ont manifesté parce qu’ils ont peur.

 

  • Quoique collectivement pessimistes, les Français restaient jusqu’ici confiants quant à leur avenir personnel

Pas plus que les autres Français, les personnes qui ont manifesté n’ont spécialement peur de mourir dans un attentat : elles savent que le risque statistique en est faible. Ce n’est donc pas pour leur vie que les Charlie craignent : ils craignent pour leur mode de vie. Ces attentats leur ont fait prendre conscience que leur mode de vie et leur niveau de vie étaient menacés à court terme.

Les Français ont conscience, depuis longtemps déjà, que les choses vont se dégrader de façon inéluctable. Les enquêtes d’opinion le montrent nettement : depuis au moins trente ans, les Français sont massivement désillusionnés sur leur avenir collectif, dans une proportion de 60 à 80 % selon les périodes.

C’est le pays le plus pessimiste d’Europe.

Ceux qui ont un certain âge sont persuadés que leurs enfants auront une vie moins bonne que la leur ; les enfants en question le savent aussi.

Tout cela n’est pas nouveau et les Français n’ont pas attendu les attentats pour prendre conscience de ce que l’avenir est sombre. Ils savent que les tendances sont défavorables ; que l’environnement se dégrade ; que des civilisations qui ne sont pas nos alliées montent en puissance ; que la population mondiale explose, en particulier en Afrique et en Orient, à nos portes. Ils se doutent bien que tout cela va mal tourner, pour les Européens en particulier.

Mais, s’ils sont pessimistes sur leur avenir collectif, les Français sont en revanche plus positifs sur leurs perspectives personnelles. C’est ce que montrent également nettement les enquêtes d’opinion.

Ces enquêtes apparemment paradoxales renseignent donc clairement sur l’état d’esprit collectif : les Français pensent que ça va se dégrader à terme ; mais que cette dégradation sera progressive ; et qu’à court et moyen terme ils vont pouvoir pour ce qui les concerne tirer leur épingle du jeu.

C’est ce relatif optimisme pour le court et moyen terme que les attentats viennent mettre par terre.

 

  • Les Charlie pensaient pouvoir conserver encore un certain temps leur vie confortable

L’optimisme des Français à court et moyen terme est fondé sur le constat suivant : beaucoup de gens bénéficient encore d’une vie qui les satisfait et qui est objectivement très correcte.

Les classes moyennes, le gros des troupes des manifs, ont une vie correcte. Ils sont souvent fonctionnaires, actifs (5,4 millions) ou retraités. S’ils ne sont pas fonctionnaires, ils occupent fréquemment un emploi dans le secteur public (grande entreprise publique…) ou quasi public (par exemple un emploi dans la sphère culturelle, financée par les subventions et le régime des intermittents ; ou encore un emploi associatif ou « humanitaire », financé par subventions publiques). La sphère publique est tellement étendue qu’elle permet à tout le monde ou presque d’échapper aux emplois manuels, qui sont eux massivement occupés par des immigrés.

Ces gens de la classe moyenne sont bien nourris, ont une voiture et peuvent partir en vacances deux semaines par an en moyenne. Les jeunes peuvent faire des études longues quasi gratuites. Les impôts sont lourds sans être encore confiscatoires. Ces Français de classe moyenne habitent pour la plupart dans des endroits corrects sans problèmes majeurs d’insécurité. Ils ont bon espoir de maintenir ce niveau et ce cadre de vie, voire de progresser un peu au cours de leur carrière.

Une partie des membres des classes populaires ont-eux aussi une vie correcte : c’est le cas s’ils sont propriétaires de leur logement ou disposent d’un HLM, à condition de vivre loin des banlieues. Pour tous, la sécurité sociale couvre la maladie et verse des pensions de retraite et des allocations chômages généreuses. Bref, la situation reste assez satisfaisante pour la majorité des Français.

Les Français moyens avaient jusqu’ici le sentiment que tout cela pourrait être à peu près maintenu à l’horizon qui les intéresse, c’est-à-dire 30 ou 40 ans. Les attentats leur ont fait prendre conscience de ce que cette analyse optimiste est probablement fausse : les choses pourraient se dégrader beaucoup plus vite que prévu et les toucher directement et à court terme.

 

  • Les attentats ont fait prendre conscience aux Charlie que les choses pouvaient se dégrader à court terme et que le désordre et le chaos pouvaient s’installer

Les Français s’aperçoivent que les terroristes potentiels sont nombreux (on parle de 1200 personnes impliquées dans le djihadisme). Ils prennent également conscience de ce que de nombreux musulmans partagent les mêmes analyses que les terroristes. De toute évidence les musulmans de la rue sont eux aussi, par exemple, très mécontents des caricatures et en complet désaccord avec la liberté d’expression si celle-ci doit déboucher sur la mise en cause du Prophète.

Officiellement les manifestants pour Charlie ne font « pas d’amalgame » entre djihadistes et musulmans de la rue : c’est même l’un des principaux messages qu’ils voulaient faire passer en manifestant. Dans leur vie concrète cependant, ces manifestants sentent bien que ce slogan ne correspond pas à la réalité.

S’ils étaient persuadés autant qu’ils le disent que les musulmans sont pour la plupart gentils et bien intégrés, les Charlie ne s’arrangeraient pas pour habiter loin des quartiers à majorité immigrée et pour inscrire leurs enfants dans des établissements scolaires protégés de l’immigration massive. Les attentats viennent confirmer ce que ces millions de sympathisants de Charlie ressentaient sans oser se l’avouer.

 

  • Les Charlie veulent avant tout éviter les tensions, les affrontements, la guerre

Dans ce contexte, les sympathisants de Charlie redoutent que ne surviennent des conflits intérieurs majeurs venant bouleverser leur mode de vie.

Ils redoutent que ces conflits soient déclenchés par les immigrés radicalisés. Ils craignent également qu’ils puissent être déclenchés par l’extrême droite et son programme d’arrêt de l’immigration et de retour à l’ordre dans les quartiers.

C’est la raison majeure pour laquelle ils ne voteront jamais pour l’extrême droite, même si les événements qui se produisent paraissent lui donner raison : les Charlie ne veulent pas risquer de déclencher des affrontements ou pire une guerre civile. Les discours et le programme de l’extrême-droite mettent de l’huile sur le feu alors que les Charlie veulent par-dessus tout que les choses s’apaisent.

Officiellement la détestation et la condamnation de l’extrême droite sont fondées sur des raisons morales : l’accueil de l’Autre, le Vivre-ensemble… Mais c’est une autre raison qui joue là avant tout : l’extrême droite est violemment dénoncée parce qu’elle annonce les mauvaises nouvelles, ce qui est comme chacun sait la manière la plus sûre d’être détesté.

Pour la même raison beaucoup de Français voudraient que l’union nationale se prolonge, que les partis s’entendent. Un gouvernement d’union nationale correspondrait sans doute aux aspirations de nombre d’entre eux. Même les Charlie, le plus souvent de gauche, seraient prêts à oublier leur haine de Sarkozy si cela pouvait conjurer les risques d’affrontements.

Le sens profond des manifs pour Charlie est là : « Nous ne voulons pas que notre vie tranquille soit remise en cause et que s’installent en lieu et place la perspective d’affrontements et le risque de conflits civils. Nous ne voulons pas que notre avenir soit la guerre. Non pas ça ! Pas nous ! Pas maintenant ! »

Les Charlie ont défilé pour ces raisons avant tout. Pour exprimer leur désarroi devant la guerre possible. Pour refuser la stigmatisation des immigrés, qui accroîtrait les tensions. Pour rejeter le FN, dont le programme pourrait amener la guerre. Pour faire corps autour du chef (même si ce qualificatif sied si peu à l’actuel président). Pour se rassembler autour des forces armées et de la police, en espérant qu’elles réussissent à maintenir la paix civile et la tranquillité.

Cet événement improbable peut être expliqué de la même manière : les policiers qui encadraient les manifestations ont été applaudis, de façon sincère, par les manifestants. Pourquoi les Charlie ont-ils applaudi la police, alors qu’ils la haïssent de façon générale ? Ce n’est pas par solidarité avec les policiers : chaque année des centaines de policiers et gendarmes sont blessés et plusieurs sont tués par des bandits ou des racailles, dans l’indifférence générale.

Les Charlie pensent même de façon générale que les policiers l’ont bien cherché, puisqu’ils multiplient les « bavures » et les « contrôles au faciès ». Le 11 janvier marque cet événement inouï : les lecteurs gauchistes de Charlie, pour la première fois de leur vie sans doute, applaudissent la police.

C’est qu’il s’est produit la chose suivante : les Charlie viennent de prendre peur. Peur de la menace que font peser les immigrés. Peur des tensions et de la guerre civile. Peur désormais de l’avenir immédiat.

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Les Charlie viennent de prendre conscience de ce que la dimension tragique de l’Histoire, est à l’image du cancer : elle n’est pas réservée aux autres. La guerre et la haine peuvent menacer tout le monde, même les bourgeois gauchistes et les cathos bienveillants confortablement installés dans la modernité européenne.

Les Charlie en défilant ont manifesté leur peur d’être menacés directement et de perdre leur mode de vie. Cette peur sera-t-elle suivie, d’un sursaut de révolte ou au contraire, comme le prédit Houellebecq, d’une soumission générale face à l’invasion migratoire et l’islam ? Nous reprendrons cette question à l’occasion d’un prochain article.

 

Chronique parue sur Fdesouche le 04/02/15

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