Régionales : Un FN en pleine dynamique… Mais toujours très loin du pouvoir

Chronique de Paysan Savoyard

(n°131 – décembre 2015)

 

Ces élections régionales de 2015 n’ont pas apporté d’enseignements radicalement nouveaux. Elles ont plutôt confirmé différentes tendances constatées de longue date. Elles ont eu cependant l’intérêt de les mettre en lumière de façon peut être plus nette que jusqu’alors.

  • La classe dirigeante unie contre son ennemi le FN

Premier enseignement de ces régionales : le Système y a montré une fois encore son efficacité à défendre ses positions de pouvoir. Le retrait socialiste dans les deux secteurs où le FN avait obtenu plus de 20 points d’avance au premier tour a permis au PS et à la droite de conserver l’intégralité des régions. Ayant eu la chance de ne pas être arrivée en troisième position là où le FN était en tête à l’issue du premier tour, la droite n’a pas eu, elle, à prendre la responsabilité de se désister au profit de son alter ego.

La situation n’en est pas moins nette. Elle l’est au moins depuis le second tour de 2002, où la gauche avait appelé à voter Chirac: la ligne de partage qui prévaut désormais oppose bien les partis du système au FN.

Ces régionales le montrent une fois encore. L’on se trouve en France (comme en Allemagne, en Italie, en Grande Bretagne ou en Scandinavie) en présence d’une oligarchie qui met en scène une opposition gauche-droite pour donner aux électeurs l’impression d’un choix. En réalité l’alternance constitue un trompe l’œil et les deux pans qui contrôlent la vie politique exercent le pouvoir à tour de rôle pour mener les mêmes politiques et poursuivre les mêmes objectifs essentiels.

Au-delà des appareils politiques, c’est toute la classe dirigeante qui s’est rassemblée, cette fois encore, contre le FN. Les journaux, les milieux économiques, les intellectuels, les gens de culture, l’Église… La classe dirigeante est structurée, solide, homogène, déterminée à conserver le pouvoir et à poursuivre son projet : un monde sans frontières (voir par exemple ce point de vue, signé notamment d’intellectuels de gauche, de deux grands patrons Français et d’un certain nombre de faire-valoir immigrés, dans lequel est exprimée sans détours la vision d’une France « cosmopolite…, de la mixité et de la diversité heureuse…, d’accueil et de mélanges »).

Les régionales ont également été l’occasion de mesurer la violence des propos échangés de part et d’autre. Le FN dénonce « le Système, l’oligarchie mondialiste, la caste dirigeante traître à son peuple ». La classe dirigeante accuse elle le FN et ses électeurs, « anti républicains, haineux et dangereux ». La fracture entre les deux camps est totale. Les régionales en sont une nouvelle confirmation : la France se trouve à l’évidence en situation de guerre civile froide (voir par exemple cette tribune ).

 

  • L’immigration, plus que jamais sujet tabou

Comme les précédentes, cette élection s’est déroulée dans le mensonge et le non-dit. La classe dirigeante met en avant comme à l’habitude les thématiques sociales pour expliquer le vote FN: le chômage, la précarité, les inégalités… Le prisme social lui inspire un discours en deux volets : rejeter les dirigeants et militants du FN, accusés de ne pas être républicains ; mais s’efforcer d’amadouer ses électeurs, en leur promettant que leurs inquiétudes sociales seront à l’avenir mieux prises en compte.

Tout cela n’est que subterfuge. Le sujet majeur, l’immigration, a été comme à chaque fois occulté. Si les gens votent FN ce n’est pas avant tout au nom de préoccupations sociales. De même si les militants FN adhèrent à ce parti c’est n’est pas, la plupart du temps, parce qu’ils sont anti républicains. Le vote FN a une cause majeure et une seule : l’immigration.

Faisons cette remarque. Éprise des conceptions modernes, du matérialisme et de l’individualisme, la classe dirigeante ne saurait trouver au vote FN d’autres explications que sociales. C’est aussi par des causes sociales qu’elle explique les attentats commis par des immigrés. Or la réalité n’a rien à voir avec cette grille de lecture marxisante : les électeurs votent FN parce qu’ils sont contre l’immigration ; les immigrés, généralement musulmans, se livrent à des attentats (et à la délinquance) parce qu’ils détestent les Français et veulent conquérir le pays et l’Europe toute entière.

L’immigration reste plus que jamais le sujet tabou. Le mot n’a par exemple été prononcé qu’une fois au cours de la soirée électorale sur TF1, et pas par le représentant du FN (!) mais par un dirigeant de droite (M. Hortefeux), en catimini, au détour d’une phrase. Par peur d’attirer sur soi le mauvais œil, on répugne à prononcer le mot « cancer » alors que tout le monde y pense : il en est de même pour l’immigration.

 

  • Les deux lignes du Front national

Le FN atteint le score national le plus élevé de son histoire, on va y revenir, grâce à un électorat qui était manifestement le plus mobilisé de tous, et ce dès le premier tour. La direction du FN va en conclure que sa stratégie a été validée. Elle va en déduire que ce sont les choix effectués par Marine Le Pen depuis plusieurs années, la dédiabolisation, l’accent mis sur l’économie et les questions de souveraineté, l’immigration remisée au second plan, l’éviction symbolique de Jean-Marie Le Pen, qui expliquent le succès. Or c’est faux.

Les électeurs du FN ne votent pas, ou alors de façon tout à fait secondaire, contre l’euro ou contre l’Europe de Bruxelles : ils votent avant tout contre l’immigration. Ce sont les faits – délinquance, attentats, frontières passoires – validant les analyses mises en avant par le FN depuis quarante ans, qui conduisent un nombre croissant d’électeurs à voter pour ce parti. Disons les choses autrement. La stratégie de la dédiabolisation et de l’accent mis sur des questions techniques ou juridiques (l’euro, la souveraineté…) est selon nous mauvaise: si de nombreux électeurs votent FN, ce n’est pas grâce à cette stratégie erronée mais malgré elle.

Marine Le Pen et sa nièce Marion ont obtenu quasiment le même score dans des régions comparables, l’une et l’autre fortement peuplées, l’une et l’autre bastions socialistes historiques. Mais la proximité de leurs résultats n’enlève rien à ce constat : il existe bien deux lignes politiques au sein du FN.

La ligne de la direction du parti est celle définie par Marine Le Pen: dédiabolisation ; discours souverainiste et économiquement anti libéral, proche de celui que tenaient en leur temps M. Chevènement ou M. Séguin ; discours républicain et assimilationniste politiquement conforme : selon la direction du FN l’islam est tout à fait compatible avec la République dès lors que « nos compatriotes musulmans » et tous les Français « quelle que soit leur origine » en respectent les valeurs.

La seconde ligne, incarnée par Marion Le Pen, après l’avoir été par Bruno Gollnisch, met l’accent sur l’identité des peuples français et européens ; sur les valeurs fondamentales qui la constitue, comme celles qui avaient été mises en avant par les participants de la Manif pour tous ; sur l’immigration enfin qui, pour ces valeurs et cette identité, constitue un danger mortel. L’existence de ces deux courants, le courant « républicain et assimilationniste » et le courant « identitaire », ne constitue sans doute pas pour le FN un obstacle mais plutôt un atout, tant du moins que ces deux lignes parviennent à converger et ne mettent pas en cause l’unité de ce parti.

 

  • Le Front national toujours très loin du pouvoir

Pour le FN le bilan de ces régionales apparaît en demi-teinte. Le volet positif est incontestable. Le FN confirme sa progression depuis 2012 et il est le seul parti politique à se trouver sur une pente ascendante. Il dispose d’un électorat fortement mobilisé. Il progresse en nombre de voix : 6,8 millions d’électeurs cette fois, au second tour, contre 6,4 millions à la présidentielle de 2012. Il progresse également fortement en pourcentage, atteignant près de 28 % au premier tour, contre un peu moins de 18 en 2012.

Cependant la partie négative du bilan est, pour ce parti, tout aussi indéniable. Le score du FN, tout d’abord, est atteint dans le cadre d’élections locales, lesquelles donnent toujours lieu à une abstention nettement plus élevée qu’au moment des élections présidentielles : l’électorat du FN étant aujourd’hui le plus mobilisé de tous, on peut penser que les autres partis disposent chez les abstentionnistes de réserves de voix importantes dont ne bénéficie pas le FN.

Si l’on met de côté cette question des réserves de voix et que l’on imagine que le score record du FN aux régionales peut être atteint de nouveau en 2017, le constat est sans appel. Le score de 28 % représente certes 10 points de plus qu’en 2012 mais il reste très éloigné de la barre des 50. On peut donc à ce stade, sans grand risque de se tromper, avancer le pronostic suivant: le FN sera présent au second tour. Il sera même probablement en tête à l’issue du premier. Mais il sera finalement largement battu.

Il reste aux dirigeants de ce parti, qui sont des gens jeunes, à se dire qu’ils visent plutôt 2022 et à compter sur le fait que d’ici là, à la faveur des attentats qui se produiront régulièrement et immanquablement, le FN aura continué à progresser.

 

  • Le refus de la guerre civile

Le FN était aux régionales en position favorable. Les attentats les plus sanglants jamais commis en France ont eu lieu un mois seulement avant l’élection. Dans le même temps tous les électeurs ont pu constater grâce aux journaux télévisés que l’Europe fait face depuis plusieurs mois à un afflux d’immigrés aussi massif qu’inédit. Tout cela est venu confirmer de façon spectaculaire la justesse des mises en garde du FN et attester la gravité et l’urgence de la situation: le FN n’a pourtant recueilli qu’un gros quart des suffrages.

Certes les attentats ont probablement sur-mobilisé son électorat et lui ont permis de gagner 400.000 électeurs supplémentaires. Mais rien de fondamental n’a changé: ce parti reste très loin du pouvoir. La très grande majorité des électeurs continuent de s’abstenir ou persistent à voter pour la classe dirigeante dans une proportion de près des trois quarts. Les choses sont donc des plus claires : les électeurs ne veulent pas du FN au pouvoir.

Et pourtant, malgré les multiples entreprises de la classe dirigeante pour alimenter une propagande de tous les instants, occulter les questions les plus graves et dévier le débat sur des détails, la plupart des Français sont fortement inquiets face à l’immigration, aux attentats, à l’insécurité. Les études d’opinion réalisées depuis des décennies le montrent sans ambiguïté (voir notamment le dernier rapport de la Commission des droits de l’Homme, selon lequel 74 % des Français pensent qu’il y a trop d’immigrés ; voir également cette tribune) : la majorité des Français partagent sans l’avouer les analyses du FN sur ces sujets vitaux. Alors pourquoi ne veulent-ils pas du FN au pouvoir ?

Pour justifier leur refus de voter FN, la plupart des gens usent de prétextes. Du temps de Jean-Marie Le Pen, ils tiraient argument des positions du créateur du Front national sur la seconde guerre mondiale. Avec le FN dédiabolisé de sa fille, c’est l’incompétence économique supposée de ce parti qui sert de prétexte de rechange.

Mais la véritable raison du refus du FN est ailleurs : les gens ne votent pas FN parce qu’ils ont peur que la victoire de ce parti n’entraîne des affrontements violents et n’enclenche un processus conduisant à la guerre civile ouverte.

Malgré la dégradation de la situation économique d’ensemble, la baisse continue du revenu moyen par habitant et l’accroissement des inégalités, la plupart des Français vivent encore assez bien, tant du point de vue matériel que de leur lieu de vie. Ils bénéficient d’un système de soins qui tient encore à peu près debout. Ils parviennent à peu près à se tenir à l’écart des effets de la délinquance. Une guerre civile ouverte les conduirait à renoncer à tout cela à court terme.

Plutôt que de perdre tout de suite ce qu’ils possèdent encore, les Français préfèrent une détérioration de la situation, certaine mais progressive. Tout indique qu’ils ont d’ores et déjà accepté la perspective de devenir bientôt minoritaires dans leur propre pays, de mourir à petit feu en tant que peuple et de devoir progressivement se soumettre à l’envahisseur. En espérant pouvoir continuer pendant encore quelques décennies à profiter vaille que vaille de ce qu’ils ont encore.

L’explication du refus de voter FN, alors qu’à l’évidence la situation lui donne raison jour après jour, est finalement toute simple: la préférence pour le présent. Plutôt la soumission à moyen terme que l’affrontement dès aujourd’hui.

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Le FN peut-il dans ce contexte tenter de renverser la tendance qui, en dépit de ses bons scores, le promet à une très probable défaite en 2017 ? Peut-il convaincre ces électeurs qui craignent le cataclysme que déclencherait, pensent-ils, son hypothétique victoire ? Et avec quels arguments peut-il s’adresser à eux ? Nous reviendrons sur ces questionnements dans un prochain article.

 

Chronique parue sur Fdesouche le 20/12/15

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