La victoire de Trump : l’instinct de survie des Américains de souche

Chronique de Paysan Savoyard

(n° 160 – novembre 2016)

 

  • La victoire de Trump : cette fois-ci les perdants ont gagné

Bouffon dangereux, clown vulgaire, histrion odieux, macho incompétent, affairiste douteux, héros ridicule de la téléréalité, la classe dirigeante et ses médias ont depuis des mois déversé sur Trump une pluie de moqueries et d’injures. Comme Jean-Marie Le Pen en France, Trump a été peut-être le candidat le plus haï de l’histoire américaine. Rien n’y a fait : Trump est le président des Etats-Unis.

L’élection américaine vient de l’illustrer spectaculairement. Les Etats-Unis, comme la plupart des sociétés occidentales, sont fracturés en trois groupes, mutuellement hostiles et désormais irréconciliables.

La politique mondialiste et immigrationniste mise en œuvre par la classe dirigeante est appuyée par tous ceux qui en tirent personnellement profit et restent à l’abri de ses conséquences négatives. C’est ainsi qu’H. Clinton, incarnation de l’establishment, a été soutenue par l’ensemble de la classe politique (y compris dans les faits par les cadres du parti républicain, qui se sont abstenus d’appuyer Trump) ; par Wall Street et la finance ; par la quasi-totalité de la presse et du monde intellectuel ; par les lobbys les plus puissants ; par les cadres et les diplômés de l’enseignement supérieur. S’ajoutent à tous ces Winners, comme dans les pays d’Europe, la catégorie des « bonnes âmes » qui, au nom des Valeurs et des bons sentiments, ont condamné les propositions « égoïstes » de Trump.

Le groupe des personnes originaires de l’immigration s’allie en toute logique à la classe dirigeante pour soutenir sa politique immigrationniste. Dans le cas de l’élection américaine, les Hispaniques et les Afro-Américains, qui se vivent comme des immigrés, ont voté Clinton, comme ils avaient auparavant voté Obama. Ils ont unanimement rejeté Trump, qui défendait un programme de limitation de l’immigration.

Les milieux populaires et la classe moyenne « de souche », qui font les frais de la mondialisation, sont en butte aux deux autres groupes. Cette population est touchée directement par les conséquences de la politique de mondialisation et la délocalisation des usines vers les pays à bas coût. Elle subit également la concurrence de l’immigration de travail, légale ou non, qui tire les salaires à la baisse. Elle est contrainte en outre de subir la cohabitation quotidienne avec les immigrés (dans le logement, à l’école…) ou doit, pour s’en protéger, s’exiler dans les banlieues lointaines.

Dans le cas américain, les médias expliquent que le socle de l’électorat de Trump était constitué des « cols-bleus », Blancs et peu diplômés. Cette vision volontairement dépréciative est à l’évidence réductrice : il est hors de doute qu’est venue s’ajouter à la classe ouvrière blanche la majeure partie de la classe moyenne « de souche », sans laquelle Trump n’aurait pas obtenu les scores qu’il a recueillis.

Avec Trump et son programme protectionniste et anti immigration, ce troisième groupe disposait cette fois d’un candidat qui le représentait. Il s’agit là d’une nouveauté majeure. Depuis des décennies en effet,  les deux candidats principaux en lice dans l’élection américaine appartiennent l’un et l’autre à l’establishment, prônent la même politique et cultivent le politiquement correct avec la même application. C’est la raison pour laquelle le groupe des Blancs de l’Amérique profonde s’abstient massivement sur le plan électoral. Huntington avait montré dans son ultime ouvrage (« Qui sommes-nous ? ») que le phénomène d’abstention élevée qui caractérise les Etats-Unis depuis les années soixante résulte de ce que l’Amérique profonde ne se sent pas représentée. Lorsqu’ils seront disponibles, les chiffres de l’élection de 2016 montreront sans doute que la mobilisation électorale des Américains Blancs de la classe moyenne et ouvrière a été plus forte qu’à l’ordinaire.

Ce troisième groupe est confronté à une évolution démographique défavorable : si l’immigration se poursuit, la population Blanche perdra sa position majoritaire d’ici le milieu du siècle. Les Blancs de la classe moyenne et populaire viennent de tirer parti de leur position encore numériquement dominante, espérant avec Trump porter un coup d’arrêt à un processus qui, si rien ne change, conduira à leur marginalisation.

Une évolution similaire est à l’œuvre dans de nombreux pays d’Europe. Encore majoritaire, la population « de souche » des classes moyenne et populaire s’insurge contre les menées de la classe dirigeante et la politique mondialiste et immigrationniste qu’elle conduit. Ce groupe, que l’on pourrait appeler « les perdants majoritaires », l’a déjà emporté à plusieurs reprises : le rejet du projet de traité européen en 2005 ; la majorité des voix lors de l’élection présidentielle autrichienne en 2016 ; le Brexit en 2016 ; aujourd’hui la victoire de Trump.

Jusqu’ici la classe dirigeante a réussi à contourner l’expression majoritaire. En reprenant dans le traité de Lisbonne les dispositions du traité européen rejetées par référendum. En « transformant » in extremis, grâce aux votes par correspondance, les résultats de l’élection autrichienne (annulée ensuite et repoussée depuis). En Angleterre la classe dirigeante, en lien avec l’establishment européen, étudie les différents moyens de ne pas appliquer le Brexit.

Aucun parti populiste n’a jusqu’à présent accédé au pouvoir. Le groupe dirigeant conserve le contrôle total de la situation et la totalité des pouvoirs. Nous verrons si l’élection de Trump va changer la donne et s’il sera en mesure ou non d’appliquer son programme.

Pour l’heure en tout cas, ce sont les perdants de la mondialisation et les victimes de l’immigration qui pour une fois ont gagné.

 

  • Les Etats-Unis, une société profondément racialisée

L’élection apporte cette autre confirmation : la société américaine est profondément divisée sur le plan racial.

Lors de l’élection d’Obama, les porte-paroles du Système avaient célébré l’avènement d’une Amérique non plus seulement multiraciale mais post-raciale, c’est-à-dire d’une société n’accordant plus d’importance à la race (voir cette chronique). De façon générale on nous avait matraqués pendant des décennies, au sein de l’éducation nationale française notamment, avec l’idée que l’Amérique était un Melting-Pot. Tout cela relevait de la propagande. Le Melting-Pot est un mythe. La société américaine n’est nullement post-raciale mais au contraire profondément racialisée. Les Noirs et les Hispaniques vivent de façon communautaire. Les Noirs sont surreprésentés dans les prisons et sous-représentés dans les universités. Des émeutes raciales ont eu lieu récemment encore pour dénoncer le racisme de la police dont la communauté noire s’estime victime…

Les personnes originaires de l’immigration forment l’un des trois groupes de nos sociétés occidentales désormais en tripode. Au moment des élections elles se partagent entre deux attitudes. Un grand nombre d’entre elles s’abstiennent, montrant ainsi qu’elles ne se sentent pas concernées par les affaires de la population de souche. Lorsqu’ils votent, les immigrés apportent leur soutien à la classe dirigeante et à sa politique immigrationniste, afin de barrer la route à l’extrême-droite et aux partis réclamant un durcissement de la politique migratoire. Cette fois encore, les Hispaniques et les Afro-Américains qui se sont déplacés ont voté pour le candidat démocrate.

Ce point est à souligner : il semble que les Afro-Américains se soient davantage abstenus que ne l’attendaient les démocrates, alors qu’ils s’étaient massivement mobilisés pour faire élire Obama. La leçon est claire : ils votaient Obama avec enthousiasme parce qu’il était Noir. Lorsqu’il s’agit de voter pour un candidat Blanc, même la perspective de barrer la route à l’extrême-droite ne suffit pas à les mobiliser.

 

  • Une guerre civile tiède

La campagne américaine a été selon les observateurs la plus violente et la plus trash de toutes celles qu’avait connues le pays depuis des décennies. L’explication du phénomène est la suivante : la guerre civile a commencé.

Entre les trois blocs qui constituent désormais nos sociétés, la classe dominante, les immigrés, la classe moyenne et populaire de souche, la confrontation est désormais totale, absolue, sans retour. Aux Etats-Unis comme dans les pays d’Europe occidentale, ces trois blocs sont entrés dans une logique de guerre civile.

Aux Etats-Unis comme en Europe, la classe dirigeante ne changera rien à ses orientations. Elle continuera notamment à traiter ses opposants par le mépris (voir cette chronique) : « les électeurs populistes sont vieux, dépassés, peureux, mal informés, peu diplômés. Pire, la plupart d’entre eux sont des hommes. Quant à leurs opinions elles sont sans valeur : ils protestent mais n’ont rien de sérieux à proposer » (le mot protestataire revient ainsi quatre fois dans l’édito du Monde vilipendant les électeurs de Trump).

Les immigrés, eux, sont engagés depuis longtemps dans une confrontation directe avec la population de souche : attentats ; émeutes ; agressions ; incivilités ; provocations verbales ; revendications communautaristes ; récriminations diverses ; submersion migratoire ; guerre des berceaux…

La classe moyenne et populaire « de souche », enfin, éprouve à l’égard des immigrés un sentiment de crainte et de dépossession croissant. Quant à la classe dirigeante et à ses porte-voix, cela fait plusieurs décennies qu’elle ne leur accorde plus aucun crédit et les considèrent comme des corrompus et des menteurs.

On peut considérer que la guerre civile qui couve et s’étend dans des pays comme les Etats-Unis ou la France a commencé dans les années soixante-dix, nous y reviendrons dans une prochaine chronique. Cette guerre civile, les attentats en témoignent, n’est déjà plus une guerre froide, comme c’était le cas ces derniers décennies. Il s’agit désormais d’une guerre civile de basse intensité. D’une guerre civile tiède en quelque sorte. Pour l’instant.

 

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