Politique : Familles françaises

Chronique de Paysan Savoyard

(n°162 – novembre 2016)

 

La primaire de la droite fournit l’occasion de passer en revue les différents courants politiques existant aujourd’hui en France.

Pour les définir et déterminer leur origine, il faut remonter à la révolution française, épisode fondateur pour la société française actuelle et pour sa vie politique.

La révolution a voulu rompre en tout point avec l’ancien-régime et mettre en place une nouvelle société. La société d’ancien-régime était assise sur les principes suivants : primat des structures collectives et des devoirs envers elles ; hiérarchie ; tradition ; monarchie ; religion chrétienne ; ancrage territorial. La révolution installe une société fondée sur des principes inverses, les « valeurs de la république » : primat de l’individu, libre et détenteurs de droits ; égalité ; progrès ; démocratie ; laïcité ; universalisme (voir cette chronique).

La révolution a donné naissance à deux grandes familles d’opinion : la famille libérale, qui privilégie la liberté ; la famille communiste, qui, à rebours du sens général de la révolution, s’attache avant tout à l’égalité. Chacune d’entre elles correspond aux deux moments de la révolution : la révolution libérale (de 1789 à 1792, puis après thermidor) et la parenthèse « communiste » (1793-1794).

La famille libérale se subdivise aujourd’hui en cinq courants : conservateur, bonapartiste, social-démocrate, libéral-libertaire et modéré. S’ils apparaissent à des moments différents, ces courants se rattachent tous à la révolution libérale : ils sont favorables à l’individualisme, à la liberté économique et à l’universalisme. Mais il existe entre eux des différences de degré. S’agissant de l’économie, les uns sont des libéraux « ultra », d’autres sont plus sociaux. Sur les questions sociétales, certains sont conservateurs, d’autres libertaires. Quant à l’universalisme, certains de ces courants considèrent qu’il doit se combiner avec l’idée de nation, quand d’autres en appellent à un monde sans frontières.

 

  • Le traditionalisme

Le courant traditionaliste et contre-révolutionnaire (ou « légitimiste », si l’on se réfère à la typologie des droites proposée par René Rémond) se rattache à l’ancien régime : c’est le seul courant politique qui ne soit pas un héritier de la révolution et de la modernité mais au contraire leur adversaire.

Le traditionalisme met en avant d’abord l’identité de la France autour des valeurs d’ancien-régime.

Ce courant d’idées, deuxièmement, est nationaliste : l’attachement à la nation doit l’emporter sur les intérêts particuliers, de groupe ou de classe.

Le courant traditionaliste, troisièmement, défend des valeurs sociales : face au capitalisme qui s’installe et s’appesantit, le parti traditionaliste dénonce les puissances d’argent et les oligarchies ploutocratiques.

Ce courant contre-révolutionnaire a mené tout au long du 19e siècle, la lutte contre la république. Avec Barrès et Maurras, il reste très puissant jusqu’à la seconde guerre mondiale.

La seconde guerre mondiale constitue un nouvel épisode de la guerre civile française engagée en 1789 : c’est ainsi que le régime de Vichy, avant d’être le parti de la collaboration avec l’Allemagne, constitue d’abord une tentative contre-révolutionnaire de restauration de l’ordre d’ancien-régime.

Avec la Libération, les valeurs traditionnelles sont victimes du discrédit qui frappe le régime de « l’Etat français » (alors même pourtant qu’une partie importante des traditionalistes s’étaient engagés dans la résistance) : le traditionalisme disparaît alors de la vie politique française. Les valeurs traditionnelles (travail, famille, patrie, autorité, religion) sont ensuite la cible première de la révolution libertaire de 1968, qui s’attache à les ridiculiser.

Si le parti traditionaliste, l’Action Française, n’occupe plus depuis longtemps qu’une place résiduelle, les maurassiens exerçaient encore une influence dans le Front national de Jean-Marie Le Pen : le FN de sa fille, en revanche, se situe aux antipodes du traditionalisme.

Il faut relever cependant que plusieurs individualités marquantes qui animent le débat politique d’aujourd’hui, E. Zemmour, Ph. de Villiers, P. Buisson, sont reliés à ce courant d’idées. De même, à l’extrême droite, le courant « identitaire » met en avant une conception de l’identité française proche de la vision traditionaliste.

 

  • Le communisme

Le communisme se rattache lui  à la révolution : entre 1793 et 1794, la révolution est, avant la lettre, communiste. Dans le couple central des valeurs mises en avant par la révolution, les communistes privilégient l’égalité. L’égalité que les communistes recherchent est une « égalité des conditions », tandis que les libéraux en tiennent eux pour « l’égalité des droits » (les sociaux-démocrates ajoutent à l’égalité des droits « l’égalité des chances »).

La conception communiste ne date pas de la révolution : on la trouve par exemple dans le Platon de « La République ». L’idée communiste de même trouve une partie de ses racines dans l’Evangile : sa condamnation des riches et des puissants, l’attention qu’il accorde aux pauvres… Le communisme est l’une de ces « idées chrétiennes devenues folles » dont parle lumineusement Chesterton.

Le courant communiste se constitue sous forme de parti à la suite de la révolution russe (lors du congrès de Tours). Il est puissant dans l’entre-deux guerres et constitue le Front populaire avec les socialistes. Après la guerre il met en avant le statut de « parti des fusillés » dont il a réussi à se prévaloir. Il tire parti également du prestige de l’URSS, acteur majeur de la victoire contre le nazisme. Le PC a ainsi réussi à faire oublier la collaboration de la Russie avec l’Allemagne jusqu’en 1941 et le fait que le PC ne se soit engagé dans la résistance qu’après cette date.

A la libération les communistes intègrent le gouvernement constitué par De Gaulle et exercent une influence importante sur les politiques mises en œuvre. Dans le contexte de la guerre froide, le PC constitue, avec 20 % des suffrages, le parti dominant à gauche. Il est fortement présent dans la classe ouvrière mais domine également l’université et le monde intellectuel, l’enseignement, le monde artistique.

A compter du milieu soixante-dix le PC  et ses avatars gauchistes subissent, au profit du parti socialiste, une perte d’influence progressive, liée au discrédit croissant qui touche l’URSS et le communisme international. Lorsque l’URSS disparaît, en 1989, le PC est déjà marginalisé depuis plusieurs années.

Les idées communistes cependant jouissent toujours d’une influence importante : dans le monde intellectuel, culturel, chez les enseignants… M. Mélenchon et les partis gauchistes, Verts compris, ont encore réalisé à eux tous un score de 15 % en 2012. De même la gauche influencée par le marxisme représente une partie significative du PS. Il faut également souligner l’attachement toujours très fort à l’idée d’égalité dans les milieux chrétiens.

Dans les débats du moment, communistes et gauchistes adoptent naturellement des positions anti-capitalistes. Universalistes, ils sont cependant opposés à la « mondialisation libérale ». Concernant les questions « sociétales » les communistes étaient dans le passé des conservateurs : communistes et gauchistes ont adopté au contraire aujourd’hui des positions libertaires.

Sur la question de l’immigration, les communistes ont été dans le passé, avec G. Marchais, opposés à l’arrivée massive « d’une armée de réserve du capitalisme » venant casser les salaires et dégrader les conditions d’emploi. Communistes et gauchistes se veulent aujourd’hui solidaires de tous les « damnés de la terre », en première ligne dans le camp immigrationniste.

 

  • Le conservatisme

La doctrine libérale « conservatrice » est née avec la révolution industrielle et l’avènement du capitaliste. L’objectif des conservateurs, qui représentent la couche supérieure « capitaliste » de la société, est le maintien de l’ordre social et la préservation de leurs positions.

Sur le plan économique, le conservatisme est libéral, favorable au progrès et à l’innovation. En revanche il est conservateur sur le plan sociétal et attaché aux valeurs traditionnelles : travail, famille, religion, ordre. Mais la position des conservateurs n’est pas d’abord idéologique (à la différence du courant traditionaliste) : pour les conservateurs, les valeurs traditionnelles ont avant tout une fonction d’encadrement de la société et de maintien de l’ordre social.

Le conservatisme en effet est pragmatique. Pour maintenir la stabilité sociale, il peut être amené, selon le moment et le contexte, à prendre des mesures sociales aussi bien que des dispositions coercitives. C’est pourquoi également, par pragmatisme, les conservateurs sont des partisans de l’équilibre des pouvoirs, du débat politique et des contre-pouvoirs : c’est leur différence avec le bonapartisme. De même sur les questions du moment, la place de la nation, la mondialisation ou l’immigration, la position des conservateurs est pragmatique et susceptible d’évolution. En un mot l’efficacité économique et l’ordre social sont les objectifs des conservateurs, le pragmatisme et l’adaptation, leurs méthodes.

Cette précision encore. En se référant à la typologie traditionnelle, les conservateurs sont à ranger dans l’orléanisme. Etant entendu que les orleanistes sont aujourd’hui répartis dans différents courants : conservateurs, libéraux-libertaires et modérés.

On pensait ce courant de pensée conservateur engagé dans un processus de marginalisation, siphonné par l’idéologie libérale-libertaire et par la déchristianisation. Il a resurgi de façon spectaculaire avec la « manif pour tous ». Constitué de cadres et de personnes appartenant à la couche supérieure de la société, libéral sur le plan économique, marqué par une présence catholique importante, le courant conservateur apparaît aujourd’hui bien vivant. La large victoire probable au second tour de la primaire de la droite de F. Fillon, qui incarne ce courant à la perfection, vient l’attester de façon probante.

 

  • Le bonapartisme

Le bonapartisme met en avant le rôle et l’action du chef : à la tête d’un Etat fort voire autoritaire, le chef établit un lien direct avec le peuple, au-dessus des partis. Ce chef est le guide de la nation souveraine et le garant de son indépendance.

Avec Napoléon, la nation est conquérante. Avec De Gaulle, elle vise le maintien de sa souveraineté, face aux autres nations ou aux tentatives supranationales. De Gaulle fustige ainsi les fédéralistes européens, comme il brocarde l’action des organisations onusiennes. De même les souverainistes, au moment de Maastricht par exemple, ont dénoncé les dispositions d’inspiration fédérale imaginées par l’oligarchie mondialiste et la technocratie européenne non élue. A l’Europe fédérale, ils ont opposé la conception d’une « Europe des nations », organisant la coopération entre Etats souverains.

Les bonapartistes privilégient le rôle du chef, quand les conservateurs sont attachés au contraire au jeu de balance des contre-pouvoirs et aux mécanismes du débat politique parlementaire. Avec des méthodes différentes, l’un et l’autre courant visent cependant les mêmes objectifs politiques et sociaux : il s’agit d’aboutir au maintien de l’ordre bourgeois, né de la révolution. Napoléon continue et achève ainsi la Révolution : il institue et consolide la nouvelle société qu’elle avait initiée, fondée sur les valeurs individualistes, dominée par la classe sociale des bourgeois. Mais à cette dimension politique interne qu’il partage avec les conservateurs, le bonapartisme ajoute la dimension de l’action et du rôle international de la France.

Le bonapartiste apparaît dès lors comme ambivalent. Cultivant le culte du chef et l’attachement à la nation, souveraine et le cas échéant conquérante, le bonapartisme se rattache de ces deux points de vue à l’ancien-régime. Comme le traditionalisme, le bonapartisme est nationaliste : il se démarque en cela du projet universaliste de la révolution française.

Le bonpartisme cependant est également fortement relié à la révolution. La conquête napoléonienne, d’une part, vise à renverser l’ordre ancien partout en Europe et à y répandre les idées républicaines, à vocation universelle. Le bonapartisme a d’autre part, comme le conservatisme, l’objectif de maintenir l’ordre social institué par la bourgeoisie.

Si la souveraineté de la nation et l’attachement à des institutions politiques organisées autour d’un « monarque républicain » constituent les « fondamentaux » du bonapartisme, ce courant ne dispose pas d’un corps de doctrine net et intangible dans tous les domaines. Economiquement il hésite ainsi entre deux attitudes : le colbertisme et le dirigisme (avec Chevènement) ; et une indifférence relative aux questions économiques (que De Gaulle considérait comme mineures).

Vis-à-vis de l’immigration de même, le bonapartisme n’est pas au clair. De Gaulle avait de la nation une conception donnant une large part à la dimension ethnique et culturelle. Chevènement ou Sarkozy, au contraire, considèrent la nation comme une communauté de valeurs, républicaine, assimilationniste et indifférente aux origines.

Le bonapartisme, courant spécifiquement français, a toujours trouvé jusqu’ici des porte-paroles talentueux, comme Ph. Séguin, Ch. Pasqua ou encore J.P. Chevènement, qui n’en était pas très éloigné. Jusqu’à ces derniers jours, N. Sarkozy apparaissait comme le chef de ce courant politique désormais orphelin.

(suite et fin dans la prochaine chronique)

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