Le carriérisme, symptôme d’un Etat faible

Chronique de Paysan Savoyard

(n°60 – avril 2011)

 

Le départ de hauts fonctionnaires vers le secteur privé est depuis plusieurs années un phénomène d’ampleur, qui illustre assez bien les évolutions en cours. Les hauts fonctionnaires quittent le service d’un Etat dévalorisé : sa mission et sa légitimité ne font plus recette. L’idée que l’Etat doit être servi et défendu parce qu’il est le garant de l’intérêt général apparaît aujourd’hui dépassée, comme semble d’ailleurs dépassé le concept d’intérêt général lui-même. L’idéologie individualiste est devenue dominante : dans ce contexte, l’Etat apparaît comme un archaïsme et un obstacle.

En outre, du fait de la décentralisation, de la construction européenne et de la privatisation des entreprises publiques, une partie croissante du pouvoir détenu jusqu’alors par l’Etat a été transféré à d’autres structures : cet Etat discrédité et vidé de ses prérogatives n’intéresse plus ses cadres (le montant des rémunérations offertes par le privé achevant de décider les hésitants).

Ce phénomène de fuite met en lumière le fait que de nombreux cadres de la fonction publique se comportent comme des individualistes avant tout préoccupés d’eux-mêmes. Là se situe d’ailleurs, selon nous, le mal principal dont souffre l’Etat : ce qui obère son fonctionnement ce ne sont ni la lourdeur, ni la centralisation, ni le poids des contrôles, comme on le prétend souvent. La pathologie première qui est – et a toujours été – la source de la plupart des dysfonctionnements est bien celle-là : le carriérisme. Cet état d’esprit carriériste et profiteur se manifeste sous plusieurs formes qu’il n’est pas inintéressant de détailler :

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L’intérêt général supposerait de rester un temps suffisant dans les mêmes fonctions : en deçà d’une certaine durée, il est généralement impossible de mener à bien une quelconque politique. Or les responsables de l’administration (directeurs, chefs des services…) ne passent le plus souvent que deux ou trois ans dans le même poste et n’ont pas le temps de mener quoi que ce soit à terme. La rotation des postes entraîne ainsi une complète irresponsabilité : le plus souvent les décisions prises ne pourront être imputées à personne en particulier ; lorsqu’on s’avisera que telle option a été une erreur ou n’a pas produit le résultat attendu, il sera difficile de l’attribuer à tel ou tel ; dans la mesure où il est identifiable, le responsable sera de toute façon parti depuis longtemps poursuivre sa carrière ailleurs et ce qu’il a pu faire ou ne pas faire dans ses fonctions précédentes restera pour lui sans conséquence.

L’intérêt général impliquerait de travailler de façon sérieuse. Or les cadres de la fonction publique se préoccupent de tout autre chose : pour l’essentiel ils se consacrent à leur carrière. Ils s’emploient à entretenir leurs réseaux de relations ; à se faire valoir dans des réunions superficielles et vaines ; à surveiller la carrière des camarades de promotion ; à intriguer pour occuper un poste plus élevé. La règle de base consiste à utiliser les fonctions dans lesquelles on vient d’être nommé comme point d’appui pour obtenir un poste supérieur : on rend des services, on nomme untel, on “pistonne” tel autre, en espérant le moment venu un “renvoi d’ascenseur”. Bien entendu le cadre dispense aussi beaucoup d’énergie à se battre pour sa condition et pour bénéficier des signes extérieurs du pouvoir : surface de son bureau, nombre de ses subordonnés, volume de ses crédits, montant de ses primes… On n’hésitera pas également à consacrer du temps à des activités annexes, valorisantes, rémunératrices ou ludiques (missions à l’étranger, interventions rémunérées dans des colloques…), qui seront autant d’occasions de contacts fructueux pour la carrière.

L’intérêt général supposerait de décrire la réalité. Au contraire les carriéristes préfèrent le plus souvent tenir leur supérieur dans l’ignorance. Ils lui cacheront les faits qui vont à l’encontre de son opinion, sachant que ce supérieur appréciera peu qu’on lui montre qu’il s’est trompé. De même, la plupart des hauts fonctionnaires se gardent bien de porter les mauvaises nouvelles à la connaissance de leur hiérarchie : mettre en exergue des choses qui vont mal place en effet les supérieurs dans l’obligation d’agir, ce qu’il n’ont généralement aucune envie de faire. Chacun se garde donc bien de regarder la réalité de trop près et ne livre de toute façon aux échelons supérieurs qu’une version édulcorée de ce qu’il a observé. Au sommet de la pyramide le ministre, soigneusement désinformé, ne reçoit qu’une information filtrée, arrangée voire reconstruite.

L’intérêt général supposerait souvent de réformer. Or réformer implique généralement de s’attaquer à des situations acquises et à des intérêts multiples ; réformer suppose fréquemment de déplaire. Personne ne s’y risque. Chacun cherche avant tout à ne pas faire de vagues et à maintenir un statu quo qui finalement arrange tout le monde (encore le haut fonctionnaire talentueux doit-il prendre soin d’atténuer le caractère quelque peu terne et stéréotypé de ses positions conformes en manifestant, par quelque réflexion brillante et cynique, délivrée à des moments choisis, qu’en réalité il n’est pas dupe et n’en pense pas moins).

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Pour mener sa carrière, il est cependant nécessaire de dissimuler cette vacuité et cet immobilisme : il faut paraître agir, tout en ne touchant à rien d’important. Il existe pour ce faire des techniques multiples et éprouvées. La première d’entre elles est de faire des textes – décrets, circulaires, notes de service – même et surtout si on sait qu’ils resteront inappliqués. Une autre méthode très rentable est de procéder à des chamboulements d’organigramme : on crée des directions, des sous-directions, on en supprime, on les regroupe, on les scinde à nouveau, et ce à l’infini. Ces changements constants d’organisation, qui s’accompagnent de déménagements systématiques et massifs, constituent une part importante de l’activité administrative. Ils ont d’immenses avantages : ils permettent tout d’abord de  placer un maximum d’obligés. Surtout ces changements et déménagements permettent de donner l’illusion de la réforme alors que, par delà le jeu des chaises musicales et les changements de décor, rien d’important ne bouge.

Une autre technique bien connue pour occuper le terrain tout en ne faisant rien de substantiel, consiste à multiplier les rapports, les commissions, les comités, les séminaires, les journées d’études, les colloques, les salons, les événements, les commémorations … Toute cette activité vide de sens fait vivre le petit monde des marchands de vent et des enfonceurs de porte ouverte (les consultants, les agences de communication…), en permettant aux responsables (ministres, directeurs généraux…) d’organiser leur promotion personnelle aux frais du contribuable.

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Avant tout gouvernés par leur intérêt personnel – mais ils sont en cela à l’image de la société dans son ensemble – les hauts fonctionnaires trouvaient jusque-là intérêt à effectuer leur carrière au sein de l’Etat. Le pouvoir passe aujourd’hui ailleurs… ils suivent le pouvoir et quittent donc le navire. Rien de plus cohérent.

 

Chronique parue sur Fdesouche le 02/04/11

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